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Surchauffe dans l’industrie des fonds distincts - Les assureurs veulent réduire leurs risques

par Ian Bolduc | 25 août 2009 15h39

En quelques mois, la crise financière a chambardé l'industrie des fonds distincts et sa garantie de retrait minimum (GRM). Rapidement, ce produit a séduit les Canadiens. Toutefois, la volatilité sur les marchés boursiers oblige les assureurs à être plus prudents. Ils n'ont plus le choix : ils doivent revoir les garanties offertes dans leurs contrats.Plusieurs assureurs ont apporté des modifications à leurs garanties de fonds distincts au cours des derniers mois. Desjardins Sécurité financière (DSF) est allé un cran plus loin le 15 juillet dernier. L'assureur a décidé de suspendre la vente de sa garantie de retrait minimum.
Ainsi, DSF n'accepte plus les dépôts des clients qui veulent investir dans la garantie de retrait minimum, offerte par le biais de son contrat Helios.

La compagnie entend revoir les caractéristiques de cette garantie pour réduire les risques qu'elle assume et s'assurer qu'elle pourra verser les rentes promises à ses clients dans le futur.

Les analystes de DSF sont retournés à leur planche à dessin afin de pondre une garantie qui sera moins risquée pour l'assureur, mais toujours intéressante pour le consommateur compte tenu de l'offre dans le marché. Le premier vice-président assurance et épargne pour les particuliers, Alain Bédard, prévoit le retour du produit, sous une autre forme, « quelque part en 2010 ». C'est ce qu'il a révélé en entrevue au Journal de l'assurance.

« À ce moment, est-ce que le produit révisé s'appellera encore "garantie de retrait minimum"? Est-ce que la garantie portera un nouveau nom, est-ce que ce sera une combinaison avec d'autres options que nous avons? Nous étudions toutes les avenues », affirme le premier vice-président.

Si DSF suspend sa garantie de retrait minimum, ce n'est pas parce que l'assureur veut se retirer du marché, dit-il. « Nous voulons faire une refonte du produit, compte tenu de l'expérience qu'on connaît. » Dans la dernière année, les ventes du contrat Helios ont dépassé les attentes de la compagnie, tant en termes de vente qu'en termes de croissance, ajoute M. Bédard.

Forte progression

En 2008, DSF a connu une progression de près de 72 % des ventes de produits d'épargne individuelle. Parmi les produits vedettes, la garantie de retrait minimum, disponible par le biais de son contrat Helios, a enregistré des ventes totales de 315,8 millions de dollars (M$).

« Si les ventes avaient continué à ce niveau pendant plusieurs années, nous serions arrivé à des problématiques. Alors, nous sommes aussi bien de regarder cela tout de suite pour nous assurer que notre rentabilité n'en souffre pas dans le futur », dit-il.

Chez DSF, les ventes nettes de fonds distincts sont passées de 39 M$ dans les six premiers mois de l'année 2008 à 357 M$ durant la même période en 2009, selon les données d'Investor Economics, une firme de recherche et d'analyse en fonds d'investissement. Il s'agit d'une hausse de plus de 800 %. Quant à l'actif sous gestion, il atteignait près de 1,2 milliards de dollars (G$) en date du 30 juin 2009, une hausse de 62,7 % depuis le 31 décembre 2008.

M. Bédard s'attend maintenant à ce qu'il y ait une baisse des ventes du produit Helios, mais croit toutefois que ce produit offre encore d'autres garanties intéressantes. « C'est sûr qu'il y a une certaine déception au sein des conseillers, mais les gens comprennent et regardent les autres options à l'intérieur de Helios. »

La décision d'arrêter la vente de la garantie de retrait minimum suit celle prise au mois d'avril de suspendre la vente de la garantie 100/100 r. Il s'agit de la garantie qui protège les dépôts à 100 % à l'échéance et au décès. Cette suspension est aussi temporaire. « Cela fait partie des révisions que nous allons effectuer pour 2010 », dit M. Bédard.

Le premier vice-président ajoute que la crise financière a eu un impact considérable sur la garantie de retrait minimum de DSF.

« Avions-nous vu venir cette crise financière dont l'ampleur ne s'était pas vue depuis les cinquante dernières années? Avions-nous mis cet élément dans nos modèles de gestion du risque? Certainement pas. Mais on les ajuste maintenant qu'on les connaît », dit-il.

À cet effet, M. Bédard confirme que les modèles de gestion du risque de DSF seront plus conservateurs à l'avenir. « C'est une tendance dans l'industrie, plus aux États-Unis, mais aussi au Canada. »

Dans la dernière année, DSF a introduit deux nouvelles caractéristiques à son contrat Helios. D'abord en juillet 2008, la compagnie a introduit le boni de 7 % par an. Puis, en décembre 2008, l'assureur a ajouté l'option de garantie de retrait à vie.

Pourquoi ajouter le boni et la garantie de retrait viager pour ensuite suspendre la garantie de retrait minimum quelques mois plus tard? « Lorsque nous avons introduit ces options, la crise financière et son ampleur n'étaient pas encore connues. Le processus de développement prend environ six mois entre la conception d'un produit et son lancement dans le marché », explique le premier vice-président.

Restructuration

Selon M. Bédard, les principales caractéristiques de la GRM qui seront analysées sont : le taux de boni accordé au client, la fréquence des réinitialisations automatiques et la composition des fonds sous jacents à la garantie. « Ces éléments interagissent tous entre eux et selon le type de fonds que vous avez sous votre garantie, le niveau de risque peut être très différent », dit-il.

À 7 %, le taux de bonification de la garantie de retrait minimum du contrat Helios est le plus généreux dans le marché. Il s'applique si aucun retrait n'est effectué par le client dans les dix premières années suivant la souscription du contrat. La majorité des autres assureurs offrent 5 % sur une période de 15 ans. « Ça peut être plus risqué pour un assureur d'offrir un pourcentage plus élevé sur une courte période que d'offrir un pourcentage plus bas sur une longue période. [Cette différence] devrait toutefois se refléter dans le prix du produit », affirme Iassen Tonkovski, analyste senior chez Investor Economics. Le boni gonfle la valeur disponible pour le client lors de la période de retrait.

De plus, une réinitialisation s'effectue automatiquement à la date d'anniversaire d'un contrat Helios comportant une GRM. Ainsi, la valeur protégée est comparée à celle du marché. Si la valeur marchande est supérieure à celle protégée par le contrat, la valeur protégée est haussée pour correspondre à la valeur au marché. Ce pocessus augmente le montant garanti à la retraite pour le client.

DSF offre cette réinitialisation à chaque année alors que tous les autres joueurs ne l'offrent qu'à tous les trois ans. « Une réinitialisation annuelle, c'est plus risqué pour l'assureur qu'une à tous les trois ans. Cela doit aussi être pris en compte lorsque la compagnie évalue le prix du produit », dit M. Tonkovski.

M. Bédard, de DSF, dit aussi que son équipe regardera de près la gamme de fonds qui soutient la garantie. « Les fonds d'actions de compagnies à petite capitalisation avec une garantie par-dessus, c'est plus risqué qu'un portefeuille d'obligations. », ajoute-t-il.

La façon dont la période de retrait est structurée sera aussi évaluée. En ce moment, DSF verse 7 % par an du montant garanti pendant les 14 premières années suivant le début des paiements. Le taux de revenu passe ensuite à 2 % la 15e année.

Les clients qui possèdent déjà un contrat qui inclut la GRM et qui veulent faire un dépôt additionnel ont trois options. D'abord, ils peuvent enlever l'option GRM de leur contrat Helios afin de pouvoir y investir un montant forfaitaire supplémentaire.

Autrement, s'ils sont âgés de plus de 45 ans, ils ont la possibilité de convertir la garantie de retrait minimum en garantie de retrait viager; ils pourront ainsi y faire un nouveau dépôt. Dans le guide de l'option GRM, destiné à l'usage exclusif des conseillers, DSF affirme que ce changement serait avantageux pour le client uniquement dans les marchés haussiers.

Cette stratégie, « c'est pour le client qui veut avoir toutes ses sommes gérées sous un même contrat. Sinon, il y a peu d'avantages à faire ce passage », dit M. Bédard. Avec la garantie de retrait viager, le client n'a pas automatiquement droit à un taux de retrait annuel de 7 % comme c'est le cas avec la garantie de retrait minimum. Le taux varie plutôt selon l'âge auquel le client commence les retraits. Il s'établit à 4 % si les premiers versements sont faits à 45 ans, mais il peut atteindre 7 % si le rentier commence les retraits à 85 ans.

Enfin, les clients peuvent aussi compléter une nouvelle proposition pour obtenir un contrat Helios sans aucune garantie optionnelle et qui se limite aux garanties de base, soit la garantie 75/75 ou encore 75/100.

Les clients qui font des dépôts à intervalle régulier grâce au programme de chèques pré-autorisés ne sont pas affectés par l'arrêt temporaire en autant que le programme ait été mis en place avant le 15 juillet.

Toutefois, ils ne peuvent pas augmenter le montant prélevé. Seules la réduction du montant et de la fréquence ou encore l'arrêt des prélèvements sont acceptées. Les titulaires d'un contrat Helios qui comprend la GRM peuvent continuer d'apporter des changements aux fonds qui composent leur portefeuille. Le Journal de l'assurance a joint des assureurs pour recueillir leurs commentaires sur la suspension de la vente de la GRM par Desjardins. Ils ont préféré s'abstenir.

L'industrie revoit ses garanties

Plusieurs compagnies d'assurance qui offrent des fonds de placement garantis ont dû rajuster leur tir dans les derniers mois. « Cela n'a pas été une surprise pour nous », remarque M. Tonkovski d'Investor Economics. Nous nous attendions à des changements et nous croyons qu'il y en a aura d'autres dans un futur rapproché. Certains assureurs qui n'ont pas encore apporté des modifications le feront éventuellement. »

Dans les derniers mois, des assureurs ont haussé les tarifs ou ont modifié les éléments de leur produit afin de protéger leur capital et d'améliorer leur rentabilité.

C'est le cas de la Financière Sun Life. La compagnie oblige ses nouveaux clients à détenir 30 % de leur portefeuille en titres à revenu fixe pour les nouveaux contrats de fonds distincts émis depuis le 31 juillet. Pour les contrats existants, les clients ont jusqu'au 31 décembre 2011 pour apporter les changements. De plus, Sun Life a suspendu la vente de l'option de garantie 100/100. Quant aux frais de la GRM, ils ont augmenté de 0,1 % à 0,3 %.

De son côté, la Financière Manuvie a récemment adopté diverses mesures pour réduire le risque de ses fonds distincts. L'assureur a limité le nombre de fonds disponibles de 77 à 38 pour ses nouveaux contrats FPG et FPG Perspective. La compagnie d'assurance n'offre plus la garantie de 100 % à l'échéance pour les fonds d'actions de ces gammes. Elle a aussi fermé les FPG Perspective série 1 aux nouveaux dépôts et aux virements entrants. Ces modifications ne touchent toutefois pas RevenuPlus.

Depuis le 11 mars 2009, Transamerica Vie du Canada et Gestion de placement TD n'émettent plus de nouveaux contrats du fonds distinct Fonds de placement garanti TD II. Les titulaires d'une police existante ne peuvent plus faire de nouveaux dépôts depuis le 15 avril. Cette décision découle de la volatilité boursière, selon les présidents des deux compagnies.

La surintendante du Bureau du superintendant des institutions financières (BSIF), Julie Dickson, a récemment émis une mise en garde aux assureurs de personne concernant les garanties de fonds distincts. « Plus un assureur vie est aux prises avec un risque qui ne peut être diversifié, plus il doit accorder d'attention à la gestion des risques et au capital. »

Les risques auxquels sont confrontés les assureurs touchent aussi leurs réserves. Lorsqu'on demande à M. Bédard si DSF a une stratégie de couverture pour les réserves destinées aux garanties de retrait minimum, il répond que c'est un élément qui fait partie de la révision de la gestion du risque. Compte tenu que nos actifs étaient très faibles, ça avait peu d'impact à ce stade-là », poursuit-il. Alain Bédard se veut rassurant. Il affirme qu'il n'y a aucun manque à gagner dans les réserves de DSF. « Elles sont adéquates », ajoute-t-il.

Iassen Tonkovski note que les réserves des assureurs vie sont très bien capitalisées. Ce n'est pas un problème en ce moment, selon lui.

Tous les assureurs ne peuvent en dire autant. Lors de son discours de départ à titre de PDG de Manuvie, Dominic D'Alessandro a expliqué que l'effondrement des marchés boursiers à l'échelle planétaire, dès l'automne 2008, a créé un manque à gagner entre les valeurs garanties déposées dans les fonds distincts et l'actif sous jacent qui soutient ces garanties.

À la fin de décembre 2008, le trou dans les réserves se situait à 27 G$ pour toutes les activités de Manuvie à l'échelle mondiale, selon M. D'Alessandro. C'est pourquoi l'assureur a augmenté ses réserves à l'égard des garanties de retrait minimum et des fonds distincts à 5,8 G$ alors qu'elles n'étaient que de 526 M$ un an plus tôt. Manuvie a atteint un niveau de capital parmi les plus élevés de son histoire grâce aux émissions de titres faites ces derniers mois.

À la dernière assemblée générale de l'assureur, son nouveau PDG, Donald Guloien, s'est donné comme priorité de bâtir une « forteresse de capital pour contrebalancer les effets de la volatilité persistante », selon David Paterson, vice-président principal, affaires publiques, en entrevue avec FlashFinance.ca, une publication-sœur du Journal de l'assurance, à la fin juin. Cette entrevue a été réalisée à la suite d'un avis émis par la Commission des valeurs mobilières de l'Ontario, qui lui reprochait une divulgation inadéquate des risques liés à ses garanties de rentes variables.

M. Paterson ajoute que la baisse des taux d'intérêts perturbe les hypothèses actuarielles. Parmi les hypothèses devenues erronées : le taux de déchéance des polices. Les assurés gardent leurs polices plus longtemps que prévu, ce qui demande un niveau de réserve plus élevé.

Volte-face et prudence

Le 4 novembre 2008, Standard Life a fait volte-face en décidant de ne pas lancer son produit de garantie de retrait à vie en 2009 comme initialement prévu. La compagnie d'assurance avait alors dit retarder le lancement à cause de la crise économique. À ce jour, Standard Life n'a pas annoncé de date pour l'ajout de cette garantie à sa gamme de produits. Elle affirme vouloir d'abord s'assurer que les conseillers pourront compter sur ce produit à long terme.

Pour sa part, RBC Assurances veut lancer une garantie de retrait minimum vers la fin de cette année ou au début de 2010. L'entreprise entend agir avec prudence afin que la volatilité n'entraîne pas des problèmes de réserves. RBC affirme qu'elle a décidé d'attendre un peu avant de lancer la garantie lorsqu'elle a constaté que les premiers produits arrivés sur le marché présentaient des risques trop élevés. Le président et chef de la direction, Neil Skelding, prévoit d'ailleurs que les frais de la GRM continueront à augmenter dans l'ensemble de l'industrie.

« Aujourd'hui, dans l'industrie des fonds distincts, le principal défi est d'offrir un produit compétitif sans être trop agressif. Autrement, ça pourrait mener à une "course aux armements" potentiellement dommageable pour l'industrie. De plus, si une compagnie offre des produits agressifs sans que le risque plus élevé ne soit reflété dans le prix, elle pourrait se retrouver en difficulté en bout de ligne », dit M. Tonkovski, d'Investor Economics.

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