Le régulateur des institutions financières à Ottawa se dit prêt à entendre toute proposition ou innovation qui permettrait de créer un mécanisme de transfert de risque associé à une catastrophe majeure si cela permet d’éviter une crise financière chez les assureurs.

Le responsable du Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF), Peter Routledge, participait à la récente National Insurance Conference of Canada, qui se tenait à Québec à la fin de septembre.

Peter Routledge

Celyeste Power

La discussion avec M. Routledge était animée par Celyeste Power, présidente et chef de la direction du Bureau d’assurance du Canada (BAC). La première question portait sur le risque catastrophique, notamment celui relié à un séisme majeur frappant une grande agglomération comme Vancouver ou Montréal.

Le BSIF a étudié l’exercice de simulation mené par la Société d’indemnisation en matière d’assurance de dommages (SIMA), qui a permis de constater la nécessité de prévoir le risque systémique associé à un séisme important.

M. Routledge estime que ce type de risque catastrophique doit être mieux évalué. « Il s’agit d’un risque financier sous-évalué et sous-estimé qui pèse sur l’ensemble du secteur », dit-il.

Il estime qu’il y a 50% de chance qu’une telle catastrophe survienne dans les 50 prochaines années et que l’événement « aura un grand impact sur les capitaux des assureurs »

Dans le même ordre d’idées, il rappelle que le Canada a connu sa pire année en 2024 en matière de sinistres catastrophiques, avec des dommages assurés deux fois plus élevés que la pire année auparavant, soit l’année 2016 avec les feux de Fort McMurray. « On peut s’attendre à ce que, dans les trois ou cinq prochaines années, nous ayons un nouveau record qui sera le double de cela. C’est la réalité qui découle du réchauffement climatique », indique M. Routledge.

Les obligations catastrophes (insurance linked securities, ou ILS) sont de plus en plus utilisées comme mécanisme de transfert de risque, note Celyeste Power. Selon M. Routledge, ces changements contribuent à accroître l’accès aux fonds propres. La façon dont cette capacité est utilisée relève des dirigeants et administrateurs des compagnies d’assurance.

Est-ce que le BSIF est prêt à analyser d’autres formes de mécanisme de transfert pour ces risques émergents? « Nous sommes ouverts pour en discuter et il y a plus d’innovation à venir. S’il existe d’autres produits qui peuvent aider à gérer les risques sismiques, j’aimerais entendre les idées. S’il existe davantage de produits qui contribuent à réduire les risques liés au réchauffement climatique, nous les examinerons », précise M. Routledge.

Impact financier

Le grand patron du BSIF cite deux exemples d’entreprises qui ont découvert l’importance du risque financier associé à un sinistre catastrophique. Deux compagnies distributrices d’électricité ont vu la valeur de leur action chuter à la suite d’importants feux de forêt causés par le mauvais entretien de leurs installations.

En Californie, la défaillance d’une ligne de transmission exploitée par la société Pacific Gas & Electric Company est à l’origine du feu Camp en novembre 2018. Quelque 85 personnes ont perdu la vie en raison de ce sinistre. En janvier 2019, la compagnie a dû se mettre à l’abri de ses créanciers.

Dans le cas de la société Hawaian Electric, dans l’île de Maui, le feu qui a ravagé le site historique de Lahaina en août 2023 a aussi pesé sur ses capitaux. L’événement a causé une centaine de décès. « Le titre valait 43$ auparavant, et là, c’est juste en dessous de 9$ », indique M. Routledge.

« Vous pensez que le risque climatique n’est pas un risque financier? Vous êtes mieux de vous sortir cette idée de la tête », insiste-t-il.

Une quinzaine d’années

La crise financière de 2008-2009 a ébranlé plusieurs institutions importantes, ce qui a forcé l’intervention des gouvernements pour maintenir la stabilité du système financier. Ce ne sont pas tous les contribuables qui débordaient d'enthousiasme à l'idée de cette opération de sauvetage, rappelle M. Routledge.

En conséquence, durant les 15 années suivantes, le BSIF a mis l’accent sur la protection et la résilience des institutions financières. « Si on n’a pas les outils pour absorber un risque financier majeur, les problèmes économiques que ça crée sont encore pires », dit-il.

En 2023, plusieurs banques américaines ont été poussées à la faillite, ce qui a soulevé de nouvelles craintes sur la stabilité des institutions financières en Amérique du Nord. Or, au Canada, « on n’a pratiquement rien ressenti », explique Peter Routledge.

Cette stabilité vécue au Canada durant la même période a forcé le régulateur fédéral à réfléchir. « Cela nous a poussés à nous demander: sommes-nous allés assez loin? », relate-t-il.

Le 11 septembre 2026, devant les membres de l’Economic Club of Canada à Toronto, M. Routledge faisait le même constat. Malgré la pandémie la plus importante en un siècle, laquelle a été suivie par une flambée de l’inflation et des taux d’intérêt, les institutions financières canadiennes ont continué de servir leurs clients et de soutenir l’économie, et ce, sans interruption.

Le BSIF a ainsi revu ses exigences de capitalisation et continue de refaire ses calculs afin de déterminer la juste proportion de risque que les institutions financières peuvent tolérer, dans le contexte où le gouvernement fédéral désire stimuler la productivité et la croissance de l’économie, explique M. Routledge.

« Par ses activités de surveillance, le BSIF veillera à ce que le système financier canadien tire parti de la prise de risques des institutions tout en restant résilient face aux chocs qui surviendront inévitablement », indiquait le grand patron de l’organisme dans son discours à Toronto.

Utilisation de l’IA

Une question en provenance de la salle a été posée à propos de l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) et de son impact sur les institutions financières. Peter Routledge souligne qu’il y a trois types de risque qui méritent l’attention du BSIF.

Le premier est la stabilité financière des exploitants de centres de données qui hébergent le contenu des banques et des assureurs. Le deuxième volet est la question de la cybersécurité.

Le troisième type de risque, qui lui semble le plus intéressant, est le comportement des outils IA et la probabilité que ceux-ci décident de ne pas suivre les contraintes de leur créateur dans la réalisation de leur mandat.

De manière générale, le BSIF adopte une approche de neutralité à l’égard des technologies. Le régulateur se concentre sur les risques associés à un produit, à un service ou à une activité, et non pas sur la technologie utilisée.

Sur le même thème, Mme Power souligne que le BAC fera bientôt suivre à ses membres un guide des bonnes pratiques pour l’utilisation responsable de l’IA.

Ligne directrice sur le climat

La discussion s’est poursuivie sur le thème de la gestion des risques climatiques. La ligne directrice B-15 publiée par le BSIF en 2023 demande aux assureurs d’estimer l’impact du risque climatique sur leur stratégie d’affaires, notamment en publiant leurs données sur les entreprises qu’elles assurent et leurs émissions de gaz à effet de serre (GES).

L’intérêt montré par le gouvernement dirigé par Mark Carney envers l’expansion des capacités de production pétrolière et gazière entre-t-il en contradiction avec les exigences de la ligne directrice B-15? À cette question de Celyeste Power, Peter Routledge rétorque qu’après avoir modernisé cette directive il y a trois ans, le BSIF se faisait reprocher de ne pas en faire assez pour promouvoir la lutte aux changements climatiques. Maintenant, on le soupçonne de restreindre la croissance économique. « Nous ne faisons ni l’un ni l’autre », dit-il.

« Il nous semble judicieux que les institutions financières se demandent si cet enjeu revêt pour elles un caractère significatif et évaluent si leurs pratiques de mesure sont adéquates à cet égard. C’est précisément l’objet de la ligne directrice B-15 », poursuit-il.

« Il s’agit simplement d’évaluer et de comprendre le risque au niveau du conseil d’administration; une fois cette étape franchie, nous nous retirons. Il vous appartient alors de prendre les décisions économiques, de déterminer la meilleure façon de créer de la valeur pour les actionnaires et de préserver les intérêts des autres parties prenantes, incluant vos employés, vos clients, vos créanciers, etc. », souligne M. Routledge.

« Nous cherchons simplement à instaurer une discipline de mesure financière face au risque financier. C’est tout », ajoute-t-il.