L’anxiété des employés coûte cher aux employeurs. Elle représente également un coût pour les assureurs. Les deux sont confrontés aux réclamations d’invalidité : selon les plus récentes données de Sun Life, près de 40% de toutes les demandes de prestations d’invalidité de longue durée sont liées à des problèmes de santé mentale. Un phénomène relativement nouveau s’ajoute à cette réalité : l’émergence de l’écoanxiété et de l’anxiété climatique.
Les changements climatiques et les phénomènes météorologiques extrêmes sont également de plus en plus associés à des problèmes de santé physique, particulièrement chez les personnes vivant avec des maladies chroniques.

« Notre rôle, en tant qu’assureurs et promoteurs de régimes, est de comprendre quels facteurs sous-jacents peuvent avoir une incidence sur la santé des employés. Cette compréhension constitue véritablement la première étape pour mettre les employés en relation avec le soutien dont ils pourraient avoir besoin », explique Erin Crump, vice-présidente, développement des marchés, Sun Life Santé. En entrevue avec le Portail de l’assurance, elle maintient que « tout commence par la compréhension. »
Dans cette optique, les assureurs ont commencé à commander des recherches sur la prévalence de l’écoanxiété et de l’anxiété climatique afin de mieux comprendre ce phénomène.
Le problème
Les recherches de Sun Life, tout comme celles publiées récemment par Beneva sur le même sujet, montrent que les préoccupations liées au climat sont particulièrement répandues chez les employés, surtout chez les plus jeunes.

« Ce qui est absolument clair, c’est que les taux d’anxiété sont beaucoup plus élevés chez les jeunes travailleurs que chez ceux qui sont un peu plus âgés », affirme Paula Allen, responsable mondiale de la recherche et des perspectives chez TELUS Santé. « L’écoanxiété constitue une couche supplémentaire qui s’ajoute à cette réalité. »
Lors d’un entretien avec le Portail de l’assurance, elle ajoute que cette anxiété est moins liée au rôle occupé par les employés qu’à des facteurs démographiques, un constat qui se reflète dans les rapports publiés au cours des derniers mois par Sun Life et Beneva.
Le rapport de recherche de Beneva, Écoanxiété et travail : passer de l’inquiétude à l’espoir révèle notamment que :
- 69% des employés sondés (2 020 personnes au total) disent éprouver des préoccupations et des émotions liées au climat, qualifiées d’écoanxiété dans le rapport.
- 78% des personnes âgées de 16 à 25 ans affirment que la crise climatique a des répercussions sur leur santé mentale.
- 20% des travailleurs indiquent que l’écoanxiété a une incidence sur leur rendement, allant d’un impact modéré à important sur leur fonctionnement quotidien. En s’appuyant sur d’autres recherches publiées en 2023, le rapport ajoute que 37% des jeunes Canadiens estiment que l’écoanxiété affecte leur fonctionnement quotidien.
- Seulement 17,7% des employés sondés estiment que leur entreprise (l’étude portait sur les petites et moyennes entreprises) possède une culture environnementale.
Sun Life a pour sa part sondé 2 000 employés canadiens ainsi que des dirigeants de 500 entreprises. Son rapport de recherche, Effets du climat et de la météo extrême sur la santé au travail au pays, conclut notamment que :
- 77% des employés canadiens ont vécu un phénomène météorologique extrême au cours des trois dernières années.
- 59% affirment que ces phénomènes ont eu un effet sur leur santé physique. Les employés vivant avec une ou plusieurs maladies chroniques étaient deux fois plus susceptibles de signaler des répercussions physiques et mentales liées au climat.
- 54% disent que les phénomènes météorologiques extrêmes ont eu des effets sur leur santé mentale. Les répercussions les plus souvent mentionnées sont l’anxiété, le stress et les troubles du sommeil.
- 54% des personnes ayant signalé des effets sur leur santé physique disent également avoir connu une baisse de productivité, une hausse de l’absentéisme et un engagement moindre au travail. Cette proportion atteint 60% chez celles qui rapportent des effets sur leur santé mentale.
- 27% des employés disent avoir vécu ou vivre actuellement de l’anxiété climatique. Cette proportion grimpe à près de 47% chez les répondants de la génération Z. Selon le sexe, 30% des femmes disent vivre de l’anxiété climatique, comparativement à 24% des hommes.
- 21% des employés affirment avoir ressenti de la fatigue ou de l’épuisement professionnel en raison des changements climatiques ou des phénomènes météorologiques extrêmes.
- Seulement 61% des employeurs reconnaissent que les événements liés aux changements climatiques représentent un risque pour leur organisation ; la moitié des employeurs ne croient pas que la santé de leur main-d’œuvre ait été touchée.
- Seulement 25% des employeurs disposent d’un plan ou d’une stratégie pour faire face aux effets à court et à long terme des phénomènes météorologiques extrêmes et des événements liés aux changements climatiques sur la santé des employés.
« Les changements climatiques et les phénomènes météorologiques extrêmes ont des répercussions sur la santé des employés et amplifient les risques pour la santé déjà présents dans une organisation, particulièrement en matière de santé mentale et de maladies chroniques », souligne Mme Crump. « Tout ce qui touche la santé des employés est une préoccupation en milieu de travail, parce que ces choses ne se produisent pas en vase clos. Ce n’est pas un phénomène distinct qui arrive aux employés ; cela fait désormais partie de leur réalité quotidienne. Nous constatons que cela se manifeste dans leur vie de tous les jours. »
Elle ajoute que l’anxiété climatique ne constitue pas un risque nouveau ou unique pour les employeurs, mais qu’elle influence bel et bien les risques pour la santé auxquels ils sont déjà confrontés.
« Ce n’est pas un concept théorique ni quelque chose qui se passe seulement dans l’actualité. Cela influence déjà la façon dont les gens perçoivent leur santé, la manière dont ils arrivent au travail avec cette réalité et leur rendement. C’est pourquoi les employeurs commencent à y porter une attention plus soutenue. »

La responsable des pratiques en développement durable chez Beneva, Christelle Lim-Severe, compare le stress causé par cette anxiété au stress financier. « Quand on en souffre, on ne le laisse pas à la maison : on l’apporte aussi au travail, dit-elle. Il est donc utile que les employeurs le comprennent. »
Lors d'une présentation faite après la publication de la recherche de Beneva, elle a également indiqué que l’entreprise avait observé une corrélation claire entre les effets fonctionnels de l’écoanxiété et l’épuisement professionnel. « Les données montrent que l’épuisement professionnel est associé à un présentéisme accru, à une baisse du rendement autodéclaré et à une plus forte intention de quitter l’entreprise. »
Des solutions
Pour améliorer la situation, Beneva recommande de faire évoluer la culture organisationnelle au moyen de petites actions très visibles et en donnant aux employés le pouvoir d’apporter des changements au sein de leur organisation.
« Pour les employeurs, il s’agit d’une occasion d’agir et d’innover. Lorsque les employés sentent que leurs valeurs sont en harmonie avec celles de leur employeur, ils ont tendance à être plus engagés et à mieux performer au travail », indique le rapport de Beneva. « La prévention devient possible grâce à des gestes simples et progressifs. »
Mme Lim-Severe ajoute : « Lorsque les employés ont de l’espoir, ils souhaitent poser des gestes apaisants. Si la culture organisationnelle ne le leur permet pas, cela peut se traduire par de l’anxiété. »
Mme Allen recommande également aux entreprises de maintenir un contact étroit avec leurs employés, particulièrement à la suite d’événements météorologiques graves.
« Montrez que vous vous souciez d’eux au moment où ils ont le plus peur et se sentent les plus vulnérables. Les retombées sont immenses en matière de loyauté, de productivité à long terme, de réputation et d’autres bénéfices dont la valeur est difficile à mesurer. Ne pas le faire produit exactement l’effet inverse. »
Elle recommande aussi de revoir les programmes d’aide aux employés (PAE), la formation des gestionnaires — qui devrait être offerte régulièrement — ainsi que les mesures de soutien à la suite d’incidents critiques. Elle suggère également de disposer d’un plan de gestion de crise officiel, écrit et réaliste.
« Un plan de gestion de crise ne consiste pas seulement à protéger les salles de serveurs, les équipements physiques et les génératrices de secours. Ce n’est que la pointe de l’iceberg. Votre plan doit aussi prévoir la manière de répondre aux besoins de vos employés et de protéger leur bien-être. À mon avis, c’est un aspect que les employeurs devraient approfondir davantage, parce que ces risques environnementaux sont bien réels. Ils ne disparaîtront pas. »
Sun Life recommande pour sa part de mieux faire connaître aux employés les ressources déjà offertes. Son étude révèle que moins de la moitié des employés, soit 46%, estiment que leur régime d’avantages sociaux est en mesure de répondre aux problèmes de santé liés au climat.
« Les troubles de santé mentale demeurent la principale cause des congés d’invalidité de longue durée. Et notre recherche confirme que la menace climatique affecte actuellement la santé mentale des travailleurs », indique le rapport de Sun Life. « Il est aussi important de vérifier que votre régime offre une couverture adéquate pour les traitements en santé mentale. La Société canadienne de psychologie recommande de fournir une couverture de 3 500 $ à 4 000 $ par année. Ce montant couvre le nombre moyen de séances de thérapie nécessaire pour obtenir un résultat thérapeutique chez une personne souffrant de dépression ou d’anxiété. »
Les plans de communication
Selon Sun Life, mieux faire connaître les ressources offertes aux employés représente une occasion de communication pour les employeurs.
« Il ne s’agit pas toujours de créer un nouveau programme. Souvent, il suffit d’accroître le niveau de sensibilisation et d’aider les employés à faire les liens. Il faut regrouper ces ressources lorsqu’ils en ont besoin et améliorer leur connaissance des services qui leur sont offerts. »
Beneva souligne également que plusieurs événements et journées de sensibilisation déjà inscrits au calendrier — notamment le Jour de la Terre en avril, le Mois de la mobilité durable en septembre et les initiatives de sensibilisation à l’économie circulaire en octobre — offrent aux employeurs des occasions d’aborder le sujet.
« Nous avons constaté que beaucoup de participants au sondage ne savent pas ce qui se passe ni ce que fait leur organisation. Dans de nombreuses entreprises, il existe déjà des initiatives, mais elles sont mal connues des employés. Ce type d’initiative peut réellement contribuer à réduire l’écoanxiété. »
Mme Allen, de TELUS Santé, recommande enfin de ne pas concentrer les efforts uniquement sur l’écoanxiété. Elle préconise plutôt une approche plus globale englobant également les préoccupations liées au climat.
« Si vous mettez l’accent sur la santé mentale, le bien-être et l’anxiété en général, vous serez beaucoup mieux outillés et vous répondrez du même coup à la question de l’écoanxiété », dit-elle.
Elle ajoute que certaines organisations peuvent se limiter à suivre une liste de vérification, tandis que d’autres peuvent choisir de mettre en place une véritable infrastructure de soutien.
« La seule façon de bâtir une infrastructure de soutien réellement efficace est de communiquer de façon continue. Pas seulement au moment du lancement d’une initiative ou une fois par année. »