L’intelligence artificielle (IA) interpelle toute l’industrie des services financiers, notamment pour sa capacité à améliorer la productivité des conseillers. Mais dans un milieu qui carbure à la gestion du risque, les dangers liés à l’IA inquiètent grandement. 

 Céline ParetLors d’une entrevue menée en février par le Portail de l’assurance sur les outils technologiques utilisés par les conseillers, Céline Paret, présidente de Monarque Conseil, avait démontré le potentiel inouï de l’IA en transmettant à l’auteur de ces lignes le verbatim, résumé inclus, de l’entrevue, qu’elle avait réalisée avec l’application Fireflies.ai. Cette technologie permet de transcrire une discussion menée au téléphone ou avec un ordinateur. Si plusieurs applications le permettent, le résultat fourni par Fireflies.ai était renversant. 

Cette technologie ou des équivalents, comme PinPoint de Google, est utilisée par des journalistes du Portail de l’assurance. Les métiers de conseiller et de journaliste se rejoignent d’ailleurs à plusieurs égards lorsqu’il est question d’intelligence artificielle, notamment en matière de déontologie. 

Les journalistes doivent avertir leurs interlocuteurs que l’information sera enregistrée. Et ils doivent protéger leurs sources anonymes, ce qui inclut toute information ou donnée pouvant les identifier. Le fruit de leur travail de recherche doit donc être conservé dans un endroit sécuritaire.

Surtout, les journalistes ne tiennent jamais pour acquis ce qu’on leur dit et recoupent systématiquement les informations qu’ils récoltent auprès de sources fiables. Dans les écoles de journalisme circule une blague : « Si votre maman vous dit qu’elle vous aime, vérifiez auprès d’une autre source crédible. » C’est exactement ce que devrait faire tout conseiller qui interroge une application d’IA. 

 Emeline Manson« Le meilleur moyen d’y arriver est de demander à l’IA de citer ses sources et d’en obtenir les hyperliens pour en vérifier la véracité », tranche Emeline Manson, fondatrice de CY-clic, experte en prévention des fraudes et en cybersécurité. 

Vérifier les sources 

Il faut donc systématiquement vérifier l’information que l’IA propose, car cette technologie est connue pour, parfois, livrer de l’information inexacte ou inappropriée au contexte spécifique. Il arrive même qu’elle « hallucine », en générant une réponse complètement fausse de façon convaincante.

« L’IA reste dans la généralité, car elle s’alimente des réponses des autres utilisateurs, reprend Mme Manson. Elle ne peut rien deviner et ignore ce qu’elle ne connaît pas, contrairement à l’humain, qui fait des liens rapides en finances, en placement et en assurances. » 

L’experte, aussi coautrice d’un guide récent sur l’utilisation de l’IA dans l’industrie des services financiersIA générative : mode d’emploi pour conseillers financiers avertis – avec Virage Coaching et le cabinet en droit des affaires Bernier Beaudry, ajoute que l’IA demeure dans le moment présent. Elle se débrouille mal avec la planification et les risques. Le conseiller, au contraire, a la capacité d’interpréter davantage et de poser les bonnes questions dans des domaines de pointe. 

 Willie SavardEn revanche, l’IA est un outil qui peut doper la productivité de manière spectaculaire. « Plusieurs conseillers aimeraient améliorer leur efficacité et, dans cette optique, l’IA, ça a l’air magique. Mais il faut s’en méfier », soutient Willie Savard, fondateur de Tchat N Sign, un fournisseur de technologies pour l’industrie des services financiers.

« Il faut voir l’IA comme un humain qu’on doit former constamment. Si l’IA fait des erreurs, c’est le conseiller qui est responsable », rappelle-t-il. 

Dans un panel sur l’IA du Congrès de l’assurance de personnes, un événement des Éditions du Journal de l’assurance (EJA) qui s’est déroulé en novembre 2025, M. Savard a déclaré qu’il « est très dur de trouver des utilisations qui respectent la loi ». 

Appelé à approfondir le sujet en entrevue, il considère qu’en règle générale, les conseillers ne sont pas particulièrement doués avec la technologie, c’est-à-dire qu’ils ont besoin d’aide pour respecter les exigences de conformité. « Dans l’environnement technologique actuel, c’est bien simple, les conseillers ne devraient pas utiliser l’IA, qu’elle soit gratuite ou payante, sans se poser de sérieuses questions. Surtout avec l’IA gratuite : ils devraient s’en tenir loin. Pour moi, c’est catégorique. » 

Respecter la Loi 25 

« Les gens s’achètent un forfait à 30$ par mois à ChatGPT ou Claude et se disent conformes. Rien de plus faux », commente M. Savard, qui insiste sur le fait que la déontologie et les lois interdisent de partager des données sensibles avec un tiers sans obtenir une autorisation de la personne concernée. Or, l’IA, c’est un tiers.

L’endroit où l’information que l’on confie à l’IA est stockée est l’un des principaux problèmes. Outre la Canadienne Cohere, pratiquement tous les joueurs actifs au Canada sont américains. Ils se servent de complexes de serveurs souvent basés aux États-Unis. Et même s’ils sont situés au Canada, certaines lois américaines peuvent donner le droit aux autorités américaines d’obtenir des données sans avertissement. 

« Et on ne sait pas où elles vont, ces données, reprend Willie Savard. Les Américains ont une approche plus libertaire que nous avec les renseignements personnels. Leur conformité diffère de la nôtre. Concrètement, le GPU [Graphics Processing Unit ou unité de traitement graphique] de votre IA doit être basé sur un serveur canadien, et encore, dans ce cas, nous sommes dans une zone grise. Il faut avant tout anonymiser les questions et les documents que l’on soumet à l’IA, pour que personne ne puisse reconnaître le client, ne serait-ce qu’avec ses habitudes d’investissement. »

Un GPU constitue le cœur de la technologie qui pilote l’IA. Contrairement aux processeurs traditionnels (ou CPU), un GPU a recours au traitement parallèle de données pour effectuer des milliers de calculs simultanément, une caractéristique importante pour l’entraînement de réseaux neuronaux propres à l’IA. 

Dans le contexte actuel, M. Savard considère que l’écrasante majorité des gens qui œuvrent dans l’industrie des services financiers ne connaissent pas suffisamment l’IA avant de l’utiliser. « Plusieurs se disent experts, mais ils sont juste des utilisateurs enthousiastes (early adopters), soutient-il. Lorsque vous travaillez avec un outil d’IA, il faut avoir constamment en tête l’impact légal de chacun de vos gestes. »

De son côté, Emeline Manson insiste sur le fait que les régulateurs que sont l’Autorité des marchés financiers (AMF) et la Chambre de l’assurance imposent que les données soient maintenues au Canada. « Oubliez ChatGPT, lance-t-elle. La réglementation oblige de faire une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée (EFVP). Avoir une licence payante ne suffit pas. Il faut travailler dans un environnement davantage sécuritaire. » 

D’ailleurs, Mme Manson est surprise de constater que les gens préfèrent ChatGPT à Copilot, alors que ce dernier est intégré à la plateforme de collaboration de gestion de documents Sharepoint, elle-même reliée à la suite Microsoft 365. On peut donc utiliser Copilot, à condition que l’organisation à laquelle on appartient ait une licence Microsoft qui intègre cet outil d’IA.

Elle rappelle la part d’inconnu de cette technologie. « J’ai une amie qui a demandé à ChatGPT de produire une description d’elle-même pour une application de rencontre, raconte Mme Manson. Le texte était formidable. Au point de faire peur, car l’IA en savait bien trop sur elle! On ne sait trop comment et sur quoi elle s’est basée pour livrer son texte. L’IA donne froid dans le dos. » 

Des risques réels 

 Sophie BabeuxSophie Babeux, associée et coach d’affaires à Virage Coaching, reconnaît que l’IA est très utile. « Le problème, c’est qu’une majorité de conseillers en comprennent mal les risques, dit-elle. C’est pourquoi ils doivent systématiquement documenter toutes leurs interactions avec elle. »

Elle donne un exemple concret : « Si on l’a consultée pour réfléchir à une stratégie, il faut l’écrire dans le dossier du client. Si ce dernier subit une perte importante et qu’il y a enquête, il faudra expliquer en détail le processus qui a mené à la recommandation du conseiller. S’il y a audit, le conseiller devra déclarer qu’il a utilisé l’IA. Il ne pourra pas se contenter d’indiquer qu’il a accepté les recommandations de Copilot, il faudra qu’il démontre comment il les a vérifiées et quelle est la nature des liens avec les informations du client. » 

Mme Babeux relève qu’il y a une différence importante entre planifier un voyage à l’aide de l’IA et planifier une stratégie de retraite. Cette technologie est toutefois efficace dans d’autres aspects de la pratique des conseillers, souligne-t-elle. 

« Elle optimise le remue-méninge, la rédaction de courriels, la planification stratégique et les processus d’affaires en général. Certains conseillers et cabinets le font déjà et les résultats sont souvent sidérants. L’IA permet souvent d’épargner de longues heures de travail. Il faut juste être conscient de ses obligations déontologiques », résume Sophie Babeux. 

Garder le contrôle 

 Fabien MajorFabien Major est un de ces conseillers qui intègre plusieurs technologies à son environnement, y compris l’IA.

« Conquest, mon outil principal de planification financière, est le plus avancé au pays, affirme-t-il. Il comprend une assistance IA qui analyse les dossiers des clients et offre plusieurs idées et éléments qu’on aurait oubliés, notamment pour les crédits d’impôt. » 

Selon lui, cet outil « est excellent pour trouver des angles morts ». « Conquest n’effectue pas de planification comme telle, mais c’est un bon assistant, raconte-t-il. Il augmente surtout la qualité des présentations de manière incroyable, notamment pour les tableaux et les graphiques. On soumet une idée, même verbale, et l’application crée un document de toutes pièces. Je peux y ajouter des éléments visuels, comme des graphiques ou mon logo. » 

M. Major vient de changer sa plateforme de gestion client (CRM). Il a choisi Maximiser, qui comporte un outil, IQ Boost, qui permet de préparer rapidement des réunions ou des vérifications de conformité à partir des dossiers clients. Il se sert aussi d’un module IA intégré à Teams, Reader.ai, qui résume les rencontres avec les clients et propose des actions en conséquence. Il n’utilise pas Copilot

Le cabinet de Fabien Major est lié à iA Groupe financier, qui offre une technologie maison de gestion de comptes comportant un module IA qui génère des statistiques et crée des tableaux Excel, ce qui permet des recherches rapides dans la base de données pour, par exemple, déterminer quels clients détiennent quelles positions. 

Il met parfois Claude au défi sur des combinaisons de portefeuilles. Par exemple, pour un client conservateur, il sollicite des suggestions de fonds négociés en bourse (FNB). « J’analyse les résultats par la suite avec d’autres logiciels pour en tester la pertinence, précise-t-il. J’ai un abonnement professionnel, donc je demeure en vase clos, mais j’expurge systématiquement les données clients de toutes mes demandes. Sur des questions fiscales, cette technologie est assez avancée. Je valide quand même les résultats. Quand je pose une question, je demande systématiquement les sources, par exemple un bulletin d’interprétation de l’Agence du revenu du Canada (ARC). » 

Le conseiller raconte que pour un client dont le FNB était en déficit, il a demandé à Claude une suggestion de stratégie, qui lui a répondu d’effectuer une perte de capital en remplacement d’un gain ailleurs dans le portefeuille. La recommandation s’est avérée juste. 

Il avise systématiquement ses clients lorsqu’il s’est servi de l’IA, et la façon dont il l’a utilisée. Il ajoute une clause d’exonération dans tout texte qui a bénéficié d’une analyse effectuée avec cette technologie, mais il ajoute les sources. Il estime que tout conseiller qui se respecte doit vérifier la conformité de la firme avec qui il fait affaire en matière d’IA. 

« On ne doit jamais laisser le contrôle à l’IA, reprend-il. On y sera peut-être dans une décennie, mais la technologie n’est pas encore au point. Ça fait 15 ans qu’Elon Musk essaie de faire conduire sa Tesla toute seule et elle l’envoie encore dans des culs-de-sac. Pour moi, l’IA est un instrument comme un autre, mais pas un remède miracle. Ça simplifie des affaires et ça en complique d’autres. » 

Fabien Major mentionne que l’IA se base sur des données passées. Or, dans le monde financier, tout est en changement. On ne progresse pas en utilisant de vieilles informations. « Les lois fiscales, la réglementation financière, la géopolitique, la société en général évoluent au gré des émotions, du ressenti, des comportements humains. Ce n’est pas le canal de l’IA », conclut-il.