Les changements climatiques sont irréversibles et, bien que l’industrie soit actuellement bien placée pour absorber les pertes récentes, selon certains rapports, d’autres estiment qu’il est plus que temps de faire participer le public — les propriétaires en particulier — aux efforts d’atténuation des risques d’inondation et de feu de forêt.

« Lorsqu’une catastrophe survient, il y a beaucoup d’effervescence autour des efforts déployés pour permettre aux gens de reprendre une vie normale après l’événement. Le problème, c’est que nous n’agissons pas en amont », affirme le Dr Blair Feltmate, directeur du Centre Intact sur l’adaptation aux changements climatiques (Centre Intact) de l’Université de Waterloo. Lors d’un entretien avec le Portail de l’assurance, il souligne que « nous savons exactement ce qu’il faut faire. Je commencerais par les propriétaires. C’est là, selon moi, que nous avons le plus grand potentiel de réduire les risques dans le système, presque instantanément, pour très peu d’argent ou d’expertise technique de la part des propriétaires. »

Le Centre Intact a également préparé des infographies pour guider le public dans les précautions à prendre. M. Feltmate souligne que 70% des propriétaires qui reçoivent ces infographies sur la préparation aux inondations  prendront au moins deux mesures dans les six mois pour protéger leur maison, mesures qu’ils n’auraient autrement pas prises. Le centre publie également des infographies sur la préparation aux feux de forêt et aux épisodes de chaleur extrême.

« Autrement dit, les gens protégeront leur maison lorsqu’ils sauront quoi faire. S’ils ne le font pas, c’est tout simplement parce qu’ils ne savent pas quoi faire », dit-il.

Il ajoute qu’au Canada, les principaux périls et les endroits où ils se manifesteront au fil du temps sont généralement bien connus. « Les inondations et les feux de forêt sont les deux grands risques », dit-il. « Nous connaissons les problèmes et, en fait, nous connaissons les solutions. Nous en savons beaucoup sur ce qu’il faut faire, tant à l’échelle des collectivités qu’à celle des habitations, pour atténuer le risque d’inondation. Le problème, c’est que nous n’appliquons pas assez rapidement les solutions connues à des problèmes connus. Nous devons agir beaucoup plus rapidement. »

Les données les plus récentes ne tiennent pas compte des dernières tempêtes

Les données les plus récentes du Bureau d’assurance du Canada (BAC) concernent les tempêtes survenues à la fin de juin et au début de juillet, lorsque des orages en Ontario et au Québec ont causé des dommages assurés estimés à 439 millions de dollars.

Des tempêtes plus récentes, notamment celle de la fête du Canada à Ottawa et une série de tempêtes survenues à St. Catharines entre le 21 juillet et le 2 août, devraient faire l’objet de communiqués supplémentaires du BAC dans les prochains jours.

Plus récemment, la tempête qui a frappé Toronto le 2 septembre dernier aurait causé des pertes assurées approchant le milliard de dollars, selon une analyse de Morningstar DBRS intitulée Canadian Insurers Remain Well Positioned Despite Elevated Severe Convective Storm Losses. Si ces pertes estimées se concrétisent, Morningstar affirme qu’il s’agirait du sinistre le plus coûteux de l’année et de l’une des plus importantes catastrophes liées à une tempête à avoir frappé le Canada depuis que des données sont consignées.

« En ajoutant notre estimation préliminaire pour la plus récente tempête à notre estimation de 1,5 milliard de dollars pour le premier semestre de 2026, le total des pertes assurées pour 2026 dépasserait 2,5 milliards de dollars », écrivent les auteurs, ajoutant que ce montant est comparable aux réclamations découlant de catastrophes enregistrées en 2025.

Le rapport indique que la majorité des pertes demeureront probablement non assurées, puisque l’assurance contre les inondations terrestres est généralement offerte comme une garantie facultative et que son taux de souscription demeure limité. « Les réclamations commerciales liées aux inondations devraient être plus importantes, compte tenu des multiples épisodes d’inondation, ainsi que de la grande disponibilité de cette couverture et de son taux de souscription élevé », écrivent les auteurs. Le rapport de Morningstar souligne également la rentabilité technique des assureurs, leur gestion des risques et leur discipline en matière de tarification, ainsi que la baisse des prix de la réassurance.

« Bien que nous nous attendions à ce que certaines pertes commerciales importantes découlent de la tempête du 2 septembre, ces réclamations seront vraisemblablement réassurées et les pertes réparties entre plusieurs assureurs. Par conséquent, nous nous attendons à ce que les assureurs canadiens que nous évaluons absorbent efficacement les réclamations qui en découleront grâce à leurs bénéfices et à leur protection de réassurance. »

Les données concernant les inondations survenues au Cap-Breton pendant la fin de semaine de la fête du Travail devraient commencer à être disponibles de 30 à 45 jours après l’événement.

Statistique Canada se penche sur la question

Un rapport distinct publié le 3 septembre par Statistique Canada, Analyse de propriétés et de propriétaires résidentiels situés en zone inondable, donne quant à lui une idée de l’ampleur du problème en recensant le nombre de maisons construites dans des plaines inondables.

Il révèle que les plus fortes proportions de propriétés résidentielles construites dans des zones à haut aléa d’inondation (HAI), parmi les régions métropolitaines de recensement (RMR) et les agglomérations de recensement (AR), se trouvent au Manitoba, en Colombie-Britannique et au Yukon, où respectivement 39,5%, 7,1% et 5,1% du parc immobilier résidentiel est situé dans une HAI. (Les HAI chevauchent des plaines inondables ayant une période de récurrence de 100 ans dans au moins 80 % des cas.)

« Au Manitoba, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique, les habitations plus récentes qui ont été construites de 2016 à 2022 étaient comparativement plus susceptibles de se trouver dans des zones à HAI que celles bâties au cours des années précédentes », écrivent les auteurs. « Les RMR et les AR de Winnipeg, de Chatham-Kent, de Chilliwack et de Vancouver se démarquaient par une exposition résidentielle importante aux aléas d’inondation, avec un nombre élevé et une proportion importante de propriétés résidentielles étant situées dans ces zones vulnérables. »

Le document souligne qu’en 2022, Sécurité publique Canada estimait à 2,9 milliards de dollars les pertes annuelles moyennes attribuables aux inondations pour les propriétés résidentielles au Canada. Il indique également qu’au moment où les gouvernements et les promoteurs s’efforcent d’accroître l’offre de logements, l’urgence de construire ou de densifier le développement risque d’entraîner une augmentation du nombre de logements dans des zones plus vulnérables aux inondations.

« Au Manitoba, presque toutes ces propriétés se trouvaient dans la RMR de Winnipeg, qui est protégée par le canal évacuateur de crues de la rivière Rouge, le plus grand du Canada. Il convient de souligner que le Manitoba représentait plus du tiers de l’ensemble des propriétés situées dans des zones à HAI recensées dans cette étude. », ajoutent les auteurs. « Au total, 112 085 propriétés résidentielles de la RMR de Winnipeg se trouvaient dans des zones à HAI, ce qui représentait 45,1% de son stock de propriétés résidentielles. Il s’agissait de la proportion la plus élevée parmi l’ensemble des RMR et des AR étudiées. Il convient aussi de souligner que la RMR de Winnipeg représentait près de la totalité des propriétés du Manitoba situées dans ces zones, c’est-à-dire 98,7%. »

La valeur des propriétés diminue

Du côté du Centre Intact, M. Feltmate cite des recherches du centre montrant que la valeur des maisons dans les collectivités touchées par des inondations diminue de 8,2%, que les propriétés en question aient elles-mêmes été touchées ou non. Il ajoute qu’environ 6% des maisons au Canada aujourd’hui, soit environ 850 000, ne sont pas assurables contre les inondations.

Fait intéressant, de prochains travaux de recherche du centre mettent également en évidence des coûts pour les assureurs de personnes. Ils examinent les répercussions des inondations sur la santé mentale et constatent des hausses des réclamations de médicaments sur ordonnance liées à des problèmes psychosociaux et de santé mentale, du recours aux services de consultation ainsi que du nombre d’heures de travail perdues dans les régions touchées par des inondations. M. Feltmate dit s’attendre à des résultats similaires dans les régions touchées par les feux de forêt.

« Cela implique tout un autre secteur de l’industrie qui croyait auparavant être épargné : l’assurance vie et maladie », dit-il. « Cela montre qu’elle est aux premières loges. »

Des solutions connues

M. Feltmate affirme qu’il est important de communiquer aux propriétaires des conseils faciles à suivre. À cette fin, le centre a élaboré des infographies à leur intention qui présentent les mesures pouvant être prises autour de la maison pour réduire le risque d’inondation. Parmi les mesures proposées, la documentation met l’accent sur les pompes de puisard, l’entretien des clapets antiretour, le nivellement du terrain et la gestion des risques à l’échelle communautaire, notamment la création de cartes et de cotes de risque d’inondation, la gestion des bassins versants et des rives ainsi que les mesures de sensibilisation communautaire.

Les recherches du centre révèlent que 53% des répondants n’entretiennent pas leur clapet antiretour d’une année à l’autre. Dans le cadre d’une enquête menée auprès de ménages du Nouveau-Brunswick, du Québec, de l’Ontario et de la Saskatchewan, 70% des propriétés présentaient un nivellement du terrain orienté vers la maison plutôt que dans la direction opposée.

« Les gens pensent que les manifestations de conditions météorologiques extrêmes sont graves aujourd’hui, mais elles vont empirer à l’avenir, point final. Nous ne pouvons pas inverser les changements climatiques, nous pouvons seulement les ralentir », affirme M. Feltmate. « Il est donc d’autant plus important que les gens comprennent les mesures qu’ils devraient prendre pour protéger leur maison. »

À cette fin, il suggère que le gouvernement fédéral lance un programme national de sensibilisation à la protection des habitations contre les inondations ainsi qu’un programme national de sensibilisation à la protection des habitations contre les feux de forêt. « Aider les propriétaires à se protéger eux-mêmes devrait être une priorité absolue », dit-il.

Il recommande également que les courtiers immobiliers, les inspecteurs en bâtiment et, tout particulièrement, les agents d’assurance soient tenus de suivre de la formation continue sur le sujet. Il recommande aussi que les infographies soient distribuées avec les nouveaux dossiers de prêts hypothécaires. À l’heure actuelle, le matériel du centre est distribué par la Banque de Montréal, RBC, des coopératives de crédit, Intact Corporation financière, Foresters Financial et plusieurs autres organisations.

« En fin de compte, je ramènerais tout cela aux propriétaires », ajoute-t-il. « Sensibiliser les propriétaires aux mesures à prendre pour protéger leur maison contre les inondations ou les feux de forêt offre de loin le meilleur rendement sur l’investissement que nous puissions obtenir dans ce pays, par rapport à l’atténuation des coûts qui seraient autrement associés aux changements climatiques et aux risques liés aux phénomènes météorologiques extrêmes. »