Des drogues et des médicaments sont détectés chez au moins un conducteur dans plus de 40% des accidents routiers mortels au Canada, une proportion à la hausse depuis les deux dernières décennies. La présence de ces substances est d’ailleurs détectée plus souvent que celle de l’alcool dans ce contexte, et ce, depuis 2013.
Ce sont quelques-unes des principales conclusions tirées d’une analyse de la base de données nationale de la Fondation de recherche sur les blessures de la route (FRBR), qui vient de publier l’étude Collisions mortelles liées à la consommation de drogues au Canada | 2000-2023, avec le soutien financier de Desjardins Assurances.
Les données colligées par l’organisme situé à Ottawa révèlent que le nombre de décès à la suite d’accidents mettant en cause un conducteur ayant obtenu un résultat positif aux tests de dépistage de drogues (au sens large, ce qui inclut le cannabis, les drogues illégales ainsi que les médicaments sur ordonnance ou en vente libre) a été de 571 en 2023, alors qu’il était de 230 en 2000 et de 487 en 2019.
En pourcentage, cela signifie que la proportion de l’ensemble des décès sur la route liés aux drogues est passée à 41,2% en 2023, contre 35% en 2019 et 10,7% en 2000.
Dans la grande majorité des cas, soit 501 sur 571 en 2023, les victimes étaient les automobilistes ayant obtenu un résultat positif au dépistage de drogues, indique la FRBR. Selon les données de l’organisme, 65 des autres victimes étaient d’autres usagers de la route : un conducteur entré en collision avec un conducteur au résultat positif, un passager ou encore un piéton heurté. Les cinq autres victimes sont classées dans une autre catégorie, lorsqu’il n’était pas possible de déterminer quel conducteur avait un résultat positif ou quelle personne était au volant.
De son côté, la présence d’alcool dans l’analyse des dépouilles est relativement stable depuis 24 ans (30% en 2000 comparativement à 29,3% en 2023).
C’est depuis 2013 qu’une plus grande proportion des décès sur la route est liée à la consommation de drogues chez les conducteurs qu’à la consommation d'alcool, à la distraction, à la vitesse ou à d’autres facteurs.
Des causes multiples
Les auteurs de l’étude, Steve Brown, Ward Vanlaar et Robyn D. Robertson, prennent toutefois bien soin de préciser que la détection d’une drogue dans le corps d’un conducteur ne signifie pas nécessairement que cette substance était la cause principale de l’accident mortel ou la seule.
D’autres facteurs ont pu contribuer à la collision, notamment la fatigue, l’excès de vitesse, la distraction, sans compter l’alcool. « Il est important de souligner que depuis 2011, des tests de dépistage de drogues ont été effectués par les coroners et médecins légistes pour 82,5% des conducteurs mortellement blessés, contre seulement 49% avant 2010 », nuancent-ils en outre dans leur rapport.
N’empêche, même si la collecte de données s’est considérablement améliorée après 2011, concèdent les auteurs, ceux-ci font le constat qu’il existe une tendance à la hausse en ce qui a trait à la conduite avec facultés possiblement affaiblies par les drogues et les médicaments.
Les 25 à 34 ans en tête
Parmi les conducteurs âgés de 25 à 34 ans qui sont décédés des suite de l'accident, 63,8% ont obtenu un résultat positif à la présence d’une drogue ou d’un médicament dans leur organisme. Ce groupe d’âge vient en tête, suivi des 20 à 24 ans (59,7%) et des 65 ans et plus (43,8%). Le groupe des 16 à 19 ans affiche le taux le plus bas, avec un taux de positivité au dépistage de 42,1% parmi les conducteurs décédés.
En général, rappellent les auteurs, les conducteurs âgés de 64 ans et plus ayant subi des blessures mortelles sont plus susceptibles d’obtenir un résultat positif au dépistage des dépresseurs du système nerveux central, tandis que les analyses toxicologiques faites chez les conducteurs âgés de 16 à 19 ans et de 20 à 34 ans font plus souvent ressortir la présence de cannabis.
Les auteurs observent d’ailleurs, à partir des analyses, une certaine augmentation de la présence de cette substance depuis sa légalisation, le 16 octobre 2018. En moyenne, environ 27% des conducteurs blessés mortellement avaient du THC (le tétrahydrocannabinol, principal composé psychoactif du cannabis) dans l’organisme entre le 17 octobre 2018 et la fin de l’année 2023, alors que cette proportion était en moyenne de 22,4% entre 2013 et le 16 octobre 2018.
Un suivi rigoureux des données postérieures à 2023, à mesure qu’elles seront disponibles, est de mise avant de conclure que la consommation de cannabis chez les conducteurs a atteint un sommet, estiment les auteurs. Surtout que des disparités sont observées entre les groupes d’âge.
Si, entre 2019 et 2023, la présence de cannabis a légèrement diminué chez les conducteurs mortellement blessés âgés de 16 à 19 ans, passant de 36,5% à 33,7%, elle a nettement augmenté chez les 20 à 24 ans (de 35,9% à 46,4%) et plus que doublé chez les 65 ans et plus (de 3,1% à 6,9%).
Par ailleurs, les auteurs constatent une augmentation du pourcentage de conducteurs qui ont obtenu un résultat positif au dépistage des stimulants du système nerveux central. Nouvelle tendance ou effet d’un dépistage plus rigoureux? Les auteurs appellent à la vigilance dans l’interprétation de ces résultats.
Le feuillet d’information publié par la FRBR fait également ressortir que presque autant de femmes (52,2%) que d’hommes (54,1%) ont obtenu, entre 2019 et 2023, un résultat positif aux tests de dépistage de drogues. De plus, la proportion de collisions liées aux drogues est plus élevée entre 18h et 6h que pendant la journée, et ces collisions impliquent principalement des véhicules avec un seul occupant.
C’est parmi les conducteurs d’automobiles que des résultats positifs au dépistage de drogues ont été obtenus le plus souvent entre 2019 et 2023, soit dans 56,5% de ces cas, devant les conducteurs de camions et de fourgonnettes (54%), puis les motocyclistes (49,6%). Cela dit, 43,6 % des conducteurs de semi-remorques et de poids lourds mortellement blessés ont obtenu un résultat positif.
Adapter les stratégies de prévention
Selon les auteurs de l’étude, une nouvelle approche s’impose en matière d’éducation et de sensibilisation aux risques de la conduite avec les facultés affaiblies par les drogues.
Les résultats montrent que « l’affaiblissement des facultés dû aux drogues n’est plus un problème mineur sur nos routes; il est devenu le principal facteur de collisions mortelles », affirme Ward Vanlaar, chef de l’exploitation de la FRBR, dans un communiqué annonçant la publication de l’étude.
« Des investissements accrus dans les contrôles routiers ainsi que des campagnes de sensibilisation adaptées et intensifiées sont nécessaires pour régler ce problème, qui diffère du profil de risque visé en priorité depuis longtemps », poursuit M. Vanlaar.
Le chercheur Steve Brown, associé de recherche et de collecte de données au sein de la FRBR, est aussi d’avis que le message doit être réorienté : « Les conducteurs et les conductrices en fin de vingtaine et en début de trentaine, et ceux qui conduisent seuls le jour ainsi que la nuit constituent une part importante du problème. Il faut tenir compte de ces facteurs dans les messages de prévention, les initiatives de sensibilisation et les ressources d’application de la loi pour optimiser ces stratégies. »
Le Portail de l’assurance a tenté d’obtenir une entrevue avec l’équipe de la FRBR, sans succès.