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Carrossiers et vitriers du Québec se préparent à la révolution qui frappera l’industrie de l’automobile

par Andrea Lubeck | 10 octobre 2017 07h00

Yves Roy et Michel Barrette

L’industrie de l’automobile est appelée à vivre une profonde transformation au cours des prochaines années. Carrossiers et vitriers s’y préparent, a pu constater le Journal de l’assurance.

Une étude de la firme KPMG, citée dans le Rapport annuel sur les institutions financières de l’Autorité des marchés financiers, indique que le cout moyen d’une collision augmentera de 40 % d’ici 2040. Si cette donnée n’a pas de conséquences majeures pour les vitriers, la situation est toute autre pour les carrossiers.

Face à ce constat, Sylvain Dufault, directeur général chez Carrossiers Pro Color, estime que ceci pourrait nuire aux carrossiers en causant une hausse des pertes totales, et, par conséquent, une diminution du nombre de véhicules à réparer dans l’industrie. « Lorsqu’un véhicule a deux ou trois ans, c’est plus facile de réparer. Mais lorsqu’un véhicule a quatre ou cinq ans et qu’il y a un changement de pièces structurelles à faire, le risque qu’il soit déclaré perte totale augmente. Ça affectera les carrossiers. »

M. Dufault souligne que les carrossiers ont peu de contrôle sur les véhicules qu’ils réparent ou ceux qui sont déclarés perte totale. « Le carrossier ou un estimateur indépendant évalue les dommages au véhicule et produit le devis. C’est l’assureur qui l’approuve. Si ça ne dépendait que des ateliers, nous réparerions la majorité des pièces plutôt que de les remplacer lorsque possible. »

M. Dufault mentionne que les carrossiers doivent composer avec les normes et les recommandations des manufacturiers automobiles. Celles-ci sont renforcées par le Groupement des assureurs automobiles, qui régit aussi les carrossiers et vitriers. « Si les règles structurelles de la part des constructeurs seront plus claires pour déterminer si une pièce doit être changée ou réparée, cela ne signifie pas que les réparations seront préconisées, comme c’est le cas du côté des carrossiers », dit-il.

Mais pour d’autres, il n’y a pas matière à s’affoler. « On peut voir ceci comme une donnée alarmante. Si on échelonne la hausse sur les années, 40 % équivalent à une augmentation de 2 % par année, soit environ le taux d’inflation. De notre côté, on voit ce chiffre comme une hausse normale », résume Michel Barrette, directeur des ventes chez Fix Auto.

Un des facteurs expliquant cette hausse est la technologie. Il y a les plus évidentes, soit les caméras de recul, le freinage assisté, le maintien de la conduite. Et celles qui sont cachées, tel que les ordinateurs de bord. Quelques-unes d’entre elles sont même présentes de série pour certains modèles. M. Barrette précise que ces nouvelles technologies installées dans les véhicules pour en améliorer la sécurité coutent cher.

Son collègue directeur général pour le Québec, Yves Roy, affirme que ce que l’on considérait jadis comme des véhicules de luxe sont maintenant des véhicules standards. « Les véhicules les mieux équipés des années 1990 ou du début des années 2000 sont maintenant les véhicules de base d’aujourd’hui. Les voitures sont donc mieux équipées. Cela fait monter le prix de la réparation avec tous ces équipements supplémentaires. »

Ensuite, l’alliage des véhicules, qui se doit être de plus en plus léger, fait augmenter la facture lors d’une collision. Dans un désir de réduction des émissions de gaz à effet de serre, les constructeurs utilisent de nouveaux matériaux dans la fabrication de leurs voitures afin de les rendre plus légères.

« Il y a deux ou trois ans, on a vu l’avènement de l’aluminium comme matériau de construction. Aujourd’hui, c’est le carbone qui est utilisé. On remarque aussi de nouveaux types de plastiques. Toutes ces nouvelles matières coutent plus cher qu’avant. Le monde de la carrosserie est en évolution constante et on doit s’y adapter », dit M. Barrette.

Heureusement, les consommateurs n’ont pas à s’inquiéter de voir leur prime d’assurance automobile bondir d’ici 2040. Grâce à toute la technologie présente dans les voitures, le nombre de collisions diminue, bien que le cout de la collision croisse. Ceci entrainerait une équivalence chez les assureurs dans leur portefeuille de réclamation, indique Pierre Voyer, vice-président exécutif chez Uniban Canada. « Au final, les assureurs paieront le même montant », dit celui qui a œuvré auparavant chez Desjardins Groupe d’assurances générales en tant que vice-président pour le département des indemnisations.

Plus précisément, le rapport de KPMG prévoit que la sévérité des collisions haussera de 25 % à 30 % au cours des 10 prochaines années et une diminution de 35 % à 45 % de leur fréquence. « Ainsi, le plus petit nombre de collisions, combiné au cout plus élevé des réparations, pourrait, sur une période de dix ans, maintenir les indemnités globales liées à l’assurance automobile relativement stables et se traduire par une très faible variation de la prime d’assurance », souligne l’étude.

Les carrossiers indépendants seront les plus touchés

Or, les carrossiers faisant partie d’un groupe n’auront pas de difficulté à voir la lumière au bout du tunnel de la hausse du cout moyen d’une collision. Ce sont plutôt les carrossiers indépendants qui souffriront d’un mouvement de consolidation de marché, entamé il y a plusieurs années déjà, disent les acteurs interrogés par le Journal de l’assurance.

« Depuis les 10 ou 15 dernières années, on remarque qu’il y a une diminution du nombre de carrossiers. Cette tendance se poursuivra. Si un atelier ne fait pas partie d’un groupe, il aura beaucoup de difficulté à suivre la parade », affirme M. Barrette.

Pour s’y attaquer, Fix Auto a établi une stratégie qui mène le carrossier à devenir un arrêt unique pour les réparations automobiles. La bannière a donc commencé à offrir des services automobiles secondaires. Pour ce faire, le groupe s’est porté acquéreur l’an dernier du groupe Prime CarCare, qui compte entre autres les marques Speedy Auto Service et Novus Glass. Cette année, Fix Auto World a obtenu les droits mondiaux pour Novus Glass, et se situe maintenant dans une dizaine de pays. L’expansion de l’entreprise québécoise a été rendue possible grâce à trois investissements de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

« La confiance que nous accorde la Caisse depuis 2015 nous a permis de faire grandir Fix Auto à l’extérieur du Québec et du Canada », s’enorgueillit Yves Roy. Les acquisitions réalisées permettent à Fix Auto de plus que tripler leur nombre d’ateliers. Le réseau ajoute 1 200 établissements franchisés, portant le nombre total à 2 000 franchises, commerces de détail, ateliers de réparation, distributeurs et fabricants.

Pierre Voyer suggère que les carrossiers s’associent à des manufacturiers automobiles pour réussir à s’adapter à leurs normes évolutives et aux nouvelles technologies qu’ils mettent de l’avant. « Si j’étais un manufacturier, j’exigerais qu’un client fasse affaire avec une bannière de carrossier spécifique pour honorer la garantie. Malheureusement, ceux qui vont écoper sont les carrossiers indépendants », avance-t-il.

De son côté, Fix Auto demande à tous ses ateliers d’obtenir les certifications des différents manufacturiers et de l’Association des industries de l’automobile du Canada (AIA). « Nous sommes membres et partenaires d’AIA Canada. Nous soutenons plusieurs de leurs programmes, en particulier celui d’accréditation pour les différents manufacturiers. On pousse nos ateliers à y adhérer. Il nous tient à cœur d’implanter une norme uniforme dans tout le pays et de s’assurer que nous soyons au fait des nouvelles normes automobiles », soutient Yves Roy.

Et tous ces changements pour les carrossiers ont un prix. Des investissements importants ont dû être faits dans les outils et la formation des techniciens. « Le carrossier doit investir plus que jamais dans la formation et dans la conformité des outils. Il n’y avait pas autant de changements technologiques avant qu’il y en a aujourd’hui. Si tu n’as pas suivi les formations, tu ne peux pas réparer le véhicule parce que tu mets le client à risque », apporte Sylvain Dufault.

Les vitriers arriveront à maintenir leurs couts

Il serait faux de croire que les vitriers ne seront pas touchés par la hausse du cout moyen d’une collision. Seulement, à moindre mesure, explique Sylvie Leduc, vice-présidente, gestion de marques et promesse client chez Belron Canada.

Belron réussit à contrôler ses couts en adoptant une stratégie de réparation plutôt que de remplacement d’un parebrise. « En réparant aussitôt qu’il y a un bris, on réduit les couts autant pour le consommateur que pour nous. On a un ratio de réparation assez important. En termes d’augmentation des couts, avec une politique comme celle-ci, ça nous permet de les stabiliser – et même de les réduire –, selon les années. » Dans ces données, il est important de prendre en compte les facteurs de température, qui sont compris dans les ratios.

Par ailleurs, Mme Leduc constate que les manufacturiers conçoivent des vitres de plus en plus sécuritaires. « C’est une bonne chose pour tous sachant que la vitre contribue à 30 % de la sécurité du véhicule. »

Pour les consommateurs, la réparation d’un bris avant qu’il ne devienne important lui permet aussi d’économiser certains couts, car la réparation ne fait pas l’objet d’une réclamation d’assurance et n’affecte pas le dossier de sinistre d’un assuré. La prime n’augmente pas pour cette raison.

Pierre Voyer ajoute que la fréquence des accidents change peu de choses pour le secteur des vitres d’auto. « Quand on reçoit un caillou dans le parebrise, ce n’est pas nécessairement le résultat d’un accident. Or, c’est l’une des raisons principales pour lesquelles une personne vient nous voir. »

La technologie entre aussi en ligne de compte dans le cout de réparation ou de changement de vitre. Les systèmes de régulateur de vitesse utilisent une caméra intégrée au parebrise, autrement connus sous le nom de Systèmes d’assistance à la conduite avancée (ADAS). Lors du remplacement ou d’une réparation de parebrise, une calibration de cette caméra doit être faite. M. Voyer estime que la calibration ajoute entre 250 $ et 300 $ aux 500 $ que coute le changement de parebrise.

Actuellement, seul 0,5 % à 1 % des véhicules est muni du système ADAS. Mme Leduc évalue que cette proportion augmentera à 7 % ou 8 % d’ici cinq ans, « et de manière plus exponentielle après cela ».

Mme Leduc relate que Belron a déboursé environ 1 million de dollars pour implanter des outils de calibration de caméra pour les systèmes ADAS dans ses 50 centres de service. Elle souligne aussi qu’il a couté 1 600 heures de formation pour que le personnel soit suffisamment qualifié pour utiliser ces outils. « Sans la machine pour recalibrer le système ADAS, on ne peut pas faire un changement de vitre. Il est impératif que tous nos ateliers l’aient à leur disposition », dit-elle. Uniban a également investi dans plusieurs machines à calibration de système ADAS qu’elle a mise sur la route selon les besoins de ses ateliers.

M. Voyer avance toutefois que des constructeurs prévoiraient développer une technologie qui permettrait aux caméras de s’autocalibrer à la suite d’un changement de parebrise. « Les investissements dans les systèmes de calibration ne sont pas des modèles financiers faciles à intégrer, sachant qu’ils pourraient être désuets dans quelques années. Un atelier se doit de les avoir bien que le volume de véhicules ayant un système ADAS est petit, puisque le taux est en croissance et que les voitures seront de plus en plus équipées de caméras », ajoute-t-il.  

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