C’est de fil en aiguille qu’est venu au monde le Guide d’adaptation pour des bâtiments résilients aux inondations. Un outil inédit au Québec, conçu par Architecture Sans Frontières Québec (ASFQ), appuyé par plusieurs partenaires, et qui s’adresse aussi bien aux différents gouvernements qu’aux particuliers et entrepreneurs en construction.
Ce guide a été publié au début du mois de mars, juste à temps pour le début de l’entrée en vigueur des nouvelles cartographies québécoises des zones inondables, qui s’accompagne de changements réglementaires. Ces cartes seront publiées progressivement, prévient toutefois le gouvernement : « Au cours des prochaines années, certaines zones inondables seront représentées par des cartographies d’ancienne génération et d’autres par des cartographies de nouvelle génération. »

Le guide, quant à lui, continue d’évoluer. « Quand on a lancé, le 2 mars, on avait inclus principalement les fiches pour les bâtiments résidentiels, explique au Portail de l’assurance Élène Levasseur, directrice des programmes d'ASFQ et autrice principale du guide. Et depuis, on a développé des fiches avec des collaborateurs, dans le cadre d’un mandat avec le ministère de la Culture, pour ce qui concerne les bâtiments anciens et patrimoniaux. Cela a été ajouté dans la dernière version, et une autre enveloppe nous a permis de nous intéresser aux grands bâtiments. »
Comprendre pour mieux prévenir
Divisé en trois sections, le guide de 148 pages présente de nombreuses mesures d’adaptation pour augmenter la résilience des habitations et des bâtiments face à la crue des eaux.
La première partie vise à expliquer comment surviennent les inondations, à identifier les risques d’infiltration d’eau sur les bâtiments et à comprendre le drainage, entre autres.
Le deuxième volet se penche sur « toutes les mesures qui touchent à l’eau : gouttières, clapets, pompes, batture d’eau, bref, tout ce qui permet de retenir, rediriger, contenir et bloquer l’eau », énumère Mme Levasseur.
La troisième section du guide regroupe les éléments qui composent un bâtiment, comme les murs, les planchers, l’électricité, la plomberie, la toiture et les fondations, par exemple. Les fiches suggèrent des matériaux et des manières d’adapter ce qui est déjà en place pour être mieux paré face à une infiltration d’eau.
« Il s’agit de toutes les mesures qu’on peut mettre en place en tenant pour acquis que l’eau va finir par se rendre jusqu’au bâtiment d’une manière ou d’une autre », résume Élène Levasseur.
Qu’on soit néophyte ou avancé, le guide propose différents niveaux de lecture. « C’est un document qui fait le trait d’union entre toutes ces personnes et qui sert à établir un langage commun entre les différentes parties prenantes », mentionne Élène Levasseur.
Quinze ans de réflexion
Selon Mme Levasseur, la véritable réflexion autour de l’adaptation des bâtiments pour les rendre plus résilients au Québec remonte au printemps 2011, au lendemain des inondations ayant submergé Saint-Jean-sur-Richelieu. En tout, quelque 3000 résidences avaient été inondées dans cette municipalité de la Montérégie. En incluant les municipalités limitrophes, le nombre de sinistrés a frôlé 4000 personnes, dont le tiers a dû être évacué.
Les inondations printanières de 2017 et de 2019 ont ensuite provoqué une prise de conscience auprès des gouvernements, estime-t-elle.
En l’espace de quelques années, « on a vu des inondations qu’on ne pensait pas revoir avant un siècle, souligne-t-elle. Les gouvernements se sont rendu compte que leurs plans et leurs politiques de gestion du territoire et de l’eau ne parlaient que de gérer l’eau, pas des bâtiments qui y étaient exposés. »
Dès lors, l’organisme a pris part à un premier colloque réunissant l’Ordre des architectes du Québec, la Société québécoise des infrastructures et la Communauté métropolitaine de Montréal. En 2020, il a été mandaté pour réaliser un état des connaissances sur l’habitation, incluant les mesures-phares en adaptation du bâtiment. La première mouture du rapport Cohabiter avec l’eau a été publié l’année suivante.
Documenter et expérimenter
De 2021 à 2023, grâce à un partenariat avec le groupe de recherche ARIAction de l’Université de Montréal, ASFQ a mis au point un premier jeu de 17 fiches d’adaptation, qui a suscité l’intérêt du ministère de l’Environnement et de la lutte aux changements climatiques, de la Faune et des Parcs qui souhaitait que le Québec soit doté d’un document officiel en la matière.
La nécessité d’obtenir des données probantes s’est alors fait sentir. Une aide financière de 2,7 millions de dollars offerte par la Société canadienne d’hypothèques et de logements (SCHL) a permis la mise en œuvre d’un chantier de 18 mois, mobilisant 160 personnes provenant des universités, des municipalités, des ministères et des centres de recherche.
Divers cadres réglementaires ont été étudiés : zonage, urbanisme, intégration architecturale et autres. « On a cherché à identifier tous les leviers qui rendent l’adaptation [des bâtiments] difficile, mais aussi ceux qui, avec un simple changement, pourrait favoriser et bien encadrer cette adaptation », explique Élène Levasseur.
En parallèle, des essais en laboratoire pour tester la résilience de certains matériaux lorsqu’ils sont mouillés ont été réalisés en partenariat avec la Chaire en physique du bâtiment multi-échellede l’Université de Sherbrooke, le Conseil national de recherches du Canada (CNRC), le Centre Eau Terre Environnement de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et Écohabitation.
« Ces informations-là serviront de données probantes qui pourront servir aux assureurs en temps et lieu », affirmait Élène Levasseur au Portail de l’assurance, en 2025.
Les assureurs y trouveront leur compte
Si le guide est d’abord conçu « pour le citoyen, l’entrepreneur, l’architecte et les professionnels dans les municipalités », les spécialistes de l’assurance de dommages finiront par y trouver de quoi les intéresser.
« Présentement, l’outil peut être utilisé par des assureurs parce qu’il permet de remettre en question bien des pratiques [de reconstruction], indique Mme Levasseur. Ça démontre qu’il faut arrêter de reconstruire à l’identique pour plutôt identifier rapidement les types de matériaux qui pourraient être éventuellement exigés. »
De prochaines versions du guide pourraient aiguiller les assureurs sur la valeur à donner à une adaptation préventive, qui pourrait influencer la prime des assurés.
« C’est la prochaine phase du projet, qui est actuellement sur la table à dessin », mentionne la directrice de projets de ASFQ, sans préciser d’échéancier.
Le Guide d’adaptation pour des bâtiments résilients aux inondations, co-signé par Claire Delaby et Mirella Caccia Kostović, a également été financé par le Fonds bleu, dans le cadre du Plan national de l’eau de la Stratégie québécoise de l’eau.