Dans le monde des caisses de retraite, le sujet de l’heure, c’est le transfert de risques pour les régimes à prestations déterminées (PD). Le phénomène s’est accentué depuis la pandémie et ne risque pas de s’essouffler de sitôt.

Lorsqu’on regarde l’évolution du marché canadien du transfert des risques de retraite, on remarque qu’il a littéralement explosé depuis une décennie. Avant 2015, ce marché n’excédait jamais le milliard de dollars (G$) de volume annuel. Juste avant la pandémie de COVID-19, ce total était passé à 5,3 G$. Deux ans plus tard, en 2021, il avait bondi à 7,7 G$, pour se maintenir à ce niveau jusqu’en 2024, où il a explosé jusqu’à un record de 11 G$. L’an dernier, le total est retombé à 6,8 G$. Au premier trimestre de cette année, il se situait à 345 millions de dollars (M$), selon LIMRA et Sun Life.

« Il y a certes un mouvement en faveur des régimes buy-out [avec rachat des engagements], gérés par les assureurs, constate Claude St-Laurent, associé adjoint dans l’équipe de retraite et gestion des actifs de Normandin Beaudry. Pour les caisses de retraite, les rentes assurées représentent une excellente forme de gestion de risque. » 

Avec un régime de type buy-in (sans rachat des engagements), les retraités demeurent des participants à part entière à la caisse de retraite. Dans un régime buy-out, le lien est rompu entre le participant et la caisse. C’est l’assureur qui paie la rente promise par la caisse et assume le risque de solvabilité.

Ça ralentit?

La baisse observée au premier trimestre, en comparaison des résultats des années passées, est-elle temporaire? Rappelons qu’il faut remonter à 2022 pour constater un volume moins élevé, à 293 M$. « Ça va être difficile de battre les records des dernières années, mais la demande demeure très élevée, même en contexte de surplus », commente M. St-Laurent.

Mathieu Tessier

Le marché est désormais stable, et ça va même s’étirer possiblement sur une décennie, estime Mathieu Tessier, vice-président, relations avec la clientèle et innovations, solutions, prestations déterminées, chez Sun Life.

« Évidemment, il y aura une baisse éventuelle, à cause de la chute inévitable du nombre de participants retraités, dit-il. Et plusieurs régimes vont finir par fermer. » 

Le contexte actuel

Pour comprendre les motivations des responsables des caisses de retraite, il faut remonter dans le temps. Plus précisément, à l’éclatement de la bulle Internet, au tournant du siècle. Une grande effervescence avait marqué la fin des années 1990, au point que plusieurs la qualifiaient de bulle spéculative. Avant qu’elle n’éclate, plusieurs régimes PD étaient en excellente santé financière. La plupart affichaient d’énormes surplus, au point d’accorder des congés de cotisation aux employeurs.

Six ans plus tard, la crise du papier commercial adossé à des actifs (PCAA) éclate au Canada, dans la foulée de la crise des prêts hypothécaires à risque (subprimes) aux États-Unis. C’est un autre dur coup pour les régimes PD. Dans le secteur privé, les employeurs, échaudés, désertent ce marché pour se rabattre sur les régimes à cotisation déterminée (CD). Ces derniers ne comportent pas d’exigence légale de recapitaliser la caisse pour combler les déficits actuariels, soit de s’assurer que la caisse a les moyens de soutenir ses promesses aux retraités actuels et futurs. Un régime PD garantit le versement d’une rente dont le montant est connu à l’avance. Chez les régimes CD, le montant de la rente varie selon le rendement de la caisse de retraite.

« Dans les années 1990, les régimes ne disposaient pas d’une bonne couverture des taux d’intérêt, et ils avaient investi massivement dans les marchés financiers, relate Mathieu Tessier. Au fil des crises boursières, les taux d’intérêt ont diminué et se sont maintenus au plancher pendant de longues années. Ce qui s’est traduit par d’importants déficits et beaucoup de volatilité pour les régimes. Si leurs responsables cherchent de la stabilité avant tout, ils ont plutôt vécu des montagnes russes. » 

Rappelons que les régimes de retraite représentent surtout un outil de gestion des ressources humaines pour les employeurs. Lorsqu’ils concentrent leurs énergies sur les régimes CD, ceux à prestations déterminées représentent un fardeau.

« Dans les années 1990, on pensait que les régimes de retraite ne coûtaient rien, car la plupart affichaient des surplus, il n’y avait pas de surprises ni de déficits. Par la suite, les employeurs ont été forcés de combler toute une série de déficits imprévus. Il s’est donc instauré ce que je qualifie de syndrome de gestion de stress post-traumatique chez les gestionnaires de caisses de retraite » , commente Isabelle Clément, associée dans la pratique de retraite chez Normandin Beaudry.

Concrètement, l’option de confier la gestion des risques de placement et de longévité à un assureur s’impose d’emblée dans les esprits de plusieurs responsables de caisses de retraite.

« Un achat de rente permet de cristalliser la valeur du régime au moment du transfert, pour les participants concernés, reprend-elle. C’est de la bonne gouvernance pour nombre de responsables de régimes. » 

Ça va bien

Aujourd’hui, les caisses de retraite canadiennes nagent dans les surplus. Elles n’ont jamais été aussi solvables. Cela s’explique tant par une gestion plus prudente visant à éviter les recapitalisations que par des marchés financiers favorables sur fond de tensions géopolitiques, comme l’écrivait le Portail de l’assurance en mai dernier.

Le beau temps se maintient dans les bureaux des gestionnaires des caisses de retraite. Ainsi, au deuxième trimestre de 2026, le degré moyen de capitalisation des régimes PD s’établissait à 132% (au 30 juin), en hausse de 3%, selon l’indice Normandin Beaudry. Le degré moyen de solvabilité est à 121%, en hausse de 5% après une chute de deux points au premier trimestre.

La géopolitique explique encore en partie ces bons résultats, avec des rendements en hausse sur les marchés boursiers, comparativement à une baisse en mars entraînée par le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient. La hausse des valeurs des firmes liées à l’intelligence artificielle a aussi joué, car elles représentent désormais 40% de l’indice S&P 500. Comme les taux d’intérêt ont peu varié au cours du dernier trimestre, leur impact sur les obligations a été minime.

Populaire malgré tout

La popularité des rentes gérées par les assureurs n’est-elle pas contradictoire dans ce contexte plus que favorable? « Il y a un intérêt même en situation de surplus, commente Claude St-Laurent. La notion de diminution de risque est attrayante à cause du ‘‘risque de regret’’. Car l’utilisation des surplus est irréversible. » 

En fait, en situation de surplus, une caisse de retraite peut accorder un congé de cotisation, dans les limites de la loi. Mais s’il survient une autre crise sur les marchés financiers, le spectre d’un déficit peut réapparaître.

Par exemple, si une caisse dispose d’actifs de 100 M$ et subit une baisse de valeur de 10% sur les marchés, l’actif ne vaut plus que 90 M$. Si la caisse effectue plutôt un transfert de rentes de 50 M$ chez un assureur, l’actif exposé n’est plus que de 50 M$. En cas de perte de 10%, celle-ci totalisera donc 5 M$ au lieu de 10 M$, même si la valeur totale des rentes promises demeure de 100 M$. Avec le transfert de rente, la cristallisation d’une partie du régime est permanente. Évidemment, il faut aussi tenir compte de variables comme la politique de placement.

Encore en croissance

Il faut tout de même se rappeler que les milliards dont il est question ici se rapportent à un marché en décroissance, celui des régimes PD… sauf dans le secteur public. La taille du marché canadien joue dans les 2 billions de dollars (soit 2000 G$), dont 50% concernent des régimes du secteur public. Le solde se partage entre des employeurs privés de grande taille et des institutions privées et parapubliques.

« On parle d’une activité en croissance dans un secteur en perte de vitesse, en effet, commente Mathieu Tessier. Par contre, malgré le nombre réduit de régimes PD dans le secteur privé, leurs obligations ont augmenté, [notamment en raison du] grand nombre de participants retraités. » 

L’espérance de vie y est pour quelque chose : « Je suis actuaire de formation, développe M. Tessier. Il y a 40 ans, nous nous sommes collectivement trompés de 20% à 25% dans nos projections à ce chapitre. Aujourd’hui, l’espérance de vie s’allonge de 2% à 3% chaque année. » Ce qui se traduit par des régimes qui doivent verser des prestations plus longtemps.

D’autre part, la cohorte actuelle des travailleurs actifs cotisant aux régimes PD demeure importante. Même si, depuis dix ans, les employeurs ont canalisé leurs recrues vers les régimes CD, ceux qui sont couverts par les régimes PD continuent d’y cotiser. La valeur de ces actifs augmente inexorablement.

« En 2015, la transaction classique d’un transfert de rentes était de taille relativement modeste, environ 75 M$. Aujourd’hui, ce montant a facilement décuplé » , soutient Mathieu Tessier.

Le transfert de risque vers l’assureur conserve ainsi son attrait, même en situation de surplus, pour une simple question de rendement.

« Plusieurs régimes sont aujourd’hui fermés, car tous leurs participants sont retraités. Les gestionnaires réfléchissent naturellement à une stratégie de sortie. Pour éviter la volatilité future et assurer la promesse de rente, un rachat de rente par un assureur demeure attrayant. Dans un contexte de régime où les participants ont une moyenne d’âge de 22 ans, on peut composer avec la volatilité. Mais avec un régime fermé, la responsabilité des fiduciaires est de s’assurer d’honorer les promesses, peu importe les catastrophes à venir. Les gestionnaires peuvent même être poursuivis. La prudence est de mise, peu importe la maturité du régime » , explique Isabelle Clément.

Dans certains secteurs économiques, le recours à un assureur s’impose naturellement. Par exemple, les retraités d’une minière opteront pour la sécurité, quitte à perdre le lien avec leur employeur, qui évolue dans un secteur volatil. C’est tout le contraire avec une municipalité, qui ne fera jamais faillite.

Évidemment, ce genre de décision est prise par le gestionnaire de la caisse de retraite, qui consulte ses participants. Au Québec, c’est habituellement un comité formé de représentants de l’employeur et des employés ou du syndicat. Ailleurs au pays, l’employeur est souvent l’administrateur de la caisse, ce qui le place parfois en conflit d’intérêts.

Depuis quelques années, l’industrie de l’assurance a fait preuve de créativité pour attirer les transferts de rentes. Par exemple, les assureurs couvrent désormais le risque d’inflation, car nombre de caisses versent désormais des prestations indexées.