Les dirigeants de l’industrie surveillent de près tout ce qui touche à la guerre tarifaire, mais pas au point de changer fondamentalement leurs pratiques d’affaires.

C’est ce qui ressort d’entrevues menées avec quelques répondants au sondage des Éditions du Journal de l’assurance sur le sujet, dont les résultats ont été publiés plus tôt cet automne sur le Portail de l’assurance. Ce sondage a notamment révélé que 40% des dirigeants de l’industrie disent que leur niveau de préoccupation est « important » (36%) ou « extrême » (4%).

Ainsi, Hugo Fortin, président et chef de l’exploitation d’iA Auto et Habitation, scrute attentivement le coût de remplacement des pièces et des matériaux en habitation, mais n’observe aucune tendance inflationniste… pour le moment.

« À partir du moment où la guerre tarifaire est devenue un sujet, nous nous sommes préoccupés de toute hausse possible dans ces domaines depuis l’an dernier, précise-t-il. On l’a vu durant la pandémie : il y a eu pénurie de pièces et une augmentation de la valeur des véhicules usagés, ce qui s’est répercuté sur les coûts de réparation ou de remplacement des véhicules. Et le prix des matériaux de construction a grimpé en flèche. » Rien de tel pour le moment.

Il reconnaît que l’indice des prix à la consommation a augmenté. Mais, pour le moment, l’inflation qui touche les consommateurs n’affecte pas l’industrie, selon son expérience, sauf peut-être pour le prix des carburants.

A-t-il changé ses méthodes de gestion? Non. Mais il soupçonne que des changements sont survenus ailleurs dans la chaîne d’approvisionnement, sans pouvoir le confirmer.

Mode surveillance

« On regarde très attentivement l’impact potentiel des tarifs sur nos activités dans les domaines professionnels et financiers, confirme Elizabeth Diotte, vice-présidente principale, responsabilité professionnelle et solutions spécialisées chez Tokio Marine Canada. Les tarifs affecteront sûrement la tarification, les revenus, les marges et la responsabilité au sein des chaînes de fournisseurs. On regarde comment les administrateurs réagissent. »

L’assureur offre notamment des couvertures de responsabilité civile professionnelle (erreurs et omissions, E&O) et de responsabilité des administrateurs et dirigeants (D&O).

« On n’a aucunement réduit notre activité ni notre appétit, nous ne sommes pas alarmés par le contexte actuel, soutient-elle. Car tout le monde n’est pas affecté de la même façon. Les manufacturiers le sont davantage que les services professionnels. On a quelques clients manufacturiers qui ont des opérations des deux côtés de la frontière, mais l’impact n’est pas significatif. »

Elle perçoit effectivement une diversification de la clientèle liée à la quête de nouveaux marchés, un mantra des élus à Ottawa et à Québec, qui se reflète dans les bilans financiers des entreprises clientes. « À quelle vitesse s’effectue cette diversification et représente-t-elle un risque pour leurs administrateurs et dirigeants? Ça dépend où ils sont basés, eux et leurs clients. »

Mme Diotte mentionne que les affaires sont excellentes, malgré le contexte. L’assureur, qui n’offre pas d’assurance maritime, malgré son nom, fait affaire avec des courtiers et des agents généraux. Il ne discute donc pas directement avec les entreprises assurées. « Mais les courtiers nous font part que, pour certains clients, la situation n’est pas facile », ajoute-t-elle.

Composer avec l’insécurité

« Les clients vivent de l’insécurité à propos du coût de la vie. Beaucoup hésitent à dépenser leur argent, même lorsqu’il s’agit de protéger leur patrimoine », soutient Jason (Jay) McMahon, président et chef de l’exploitation de Specialty Life Insurance – Assurance Spécialité-Vie (ASV) en français –, une entreprise spécialisée dans la distribution d’assurance vie sans examen médical.

Ce dernier mentionne que les clients s’attachent avant tout à une couverture minimale. Depuis un an, ils sont plus hésitants qu’à l’habitude. Ils sont inquiets au sujet de l’économie. « Mes clients ne sont pas riches, ils font partie de la classe moyenne. Beaucoup sont assez âgés, ils doivent composer avec de l’insécurité financière », soutient-il.

Dans ce contexte, les conseillers doivent se montrer empathiques, car leurs clients doivent se débrouiller avec des factures à la hausse. Ils se sentent responsables du bien-être de leurs familles.

M. McMahon estime que les consommateurs sont encore intéressés par l’assurance vie, mais l’insécurité ambiante a transformé les conversations avec les conseillers. « C’est davantage une discussion qu’une confrontation, remarque-t-il. Nous avons 115 conseillers salariés : sans avoir changé nos méthodes de faire des affaires, on insiste sur les meilleures pratiques. »

Il continue à faire affaire avec des fournisseurs américains, car l’offre canadienne est inexistante dans certains domaines. Et l’avenir? « Dans deux ans, la présidence américaine va changer. Je demeure optimiste. »

« Nous sommes un cabinet indépendant et nous sommes proches de nos clients », commente quant à elle Marie-Pierre Fortin, présidente-directrice générale de BC Assur, un cabinet de courtage en assurance de dommages. « En assurance des particuliers, c’est au ralenti. On accompagne les ménages pour qu’ils passent au travers, surtout ceux qui vivent de la précarité.»

Cycle commercial mou

En assurance aux entreprises, la réalité est ailleurs. La situation économique difficile pousse les clients à rechercher de meilleures tarifications et conditions.

Le cabinet de Mme Fortin est basé au Saguenay-Lac-Saint-Jean, une région qui bénéficie d’investissements de plusieurs milliards, qui se concrétisent lentement. « On assiste les entrepreneurs dans leurs projets et on commence à en voir les effets positifs, reprend-elle. Certains de nos clients ont des chantiers plusieurs fois millionnaires, nous les accompagnons dans leur croissance. La situation générale est assez positive, même si certains secteurs industriels sont touchés par la guerre tarifaire, notamment l’aluminium, qui est un gros morceau chez nous. »

Comme plusieurs chantiers sont actifs, les besoins en mécanique, entretien et maintenance se multiplient. Ce sont des domaines où les impacts de la guerre tarifaire sont moindres chez les entrepreneurs.

« Nous traversons un cycle baissier en assurance commerciale, poursuit Mme Fortin. On refile les économies aux clients. Nous disposons d’une marge de manœuvre intéressante pour appuyer les entrepreneurs affectés par la crise. Mais nous sommes faits forts au Saguenay, on ne baisse pas les bras facilement! »

Elle suit plus attentivement les dossiers de cautionnement issus des chantiers de construction. Elle demande des nouvelles plus régulièrement à ses clients, a multiplié les soumissions et surveille le « pipeline » de contrats de très près.

« On tente de mieux comprendre l’écosystème de nos clients, leur façon d’envisager l’avenir de leur entreprise. Disons que l’information circule plus rapidement qu’avant entre nous », dit-elle.

Acheter local

Achète-t-elle plus québécois et canadien? Il y a cinq ans, le cabinet a réalisé un répertoire de ses fournisseurs pour ses employés. Cette pratique d’encourager les entrepreneurs de la région immédiate s’est ancrée dans les valeurs de l’entreprise. « Parfois, comme dirigeante d’entreprises, je suis portée à payer plus cher, parce que j’obtiens un service de meilleure qualité et une plus grande proximité, soutient-elle. Notre premier réflexe, c’est de se demander si nous avons un client qui offre le produit ou le service recherché. Il faut se soutenir et s’encourager entre nous. »

Le même sentiment anime Nancy Raymond, présidente de Steamatic Canada, une entreprise spécialisée dans la restauration après sinistre. « Comme cheffe d’entreprise, je suis soucieuse des impacts sur notre propre chaîne d’approvisionnement. Je me préoccupe aussi du panier d’épicerie de nos employés. On veut qu’ils vivent adéquatement et on les rémunère en conséquence », signale-t-elle.

Elle ajoute que la guerre tarifaire préoccupe tous les chefs d’entreprise.

« On aimerait voir davantage de solidarité au sein de notre industrie, soutient-elle. Plus de support des donneurs d’ouvrage, des partenaires stratégiques et des assureurs, pour privilégier les entreprises canadiennes au détriment de joueurs à propriété américaine. Il faut garder l’argent dans notre pays. Notre premier ministre répète qu’il faut acheter canadien. Le message doit passer aux gouvernements provinciaux et fédéral. Ils devraient accorder des incitatifs en ce sens aux grands donneurs d’ouvrage, ainsi que pour les contrats publics. »

Nancy Raymond suggère que la grande chaîne d’approvisionnement de l’industrie de l’assurance devrait acheter exclusivement au Canada, même si les prix de certains produits et services américains sont parfois plus avantageux. « Dans notre domaine, on doit composer avec des listes de prix convenus entre clients, assureurs et experts en sinistres. Si un assureur me confirme qu’il a un pourcentage prédéfini de ses réclamations qui sont assumées par des fournisseurs canadiens, j’ai davantage de prévisibilité. Je puis peaufiner le plan de croissance de mon entreprise, effectuer des embauches. Je dois sentir que mon partenaire est soucieux de l’économie canadienne. »

Elle ajoute qu’il faut collectivement rééquilibrer le rapport de forces en faveur des entreprises canadiennes, pour ne plus jamais revivre une telle crise.

Est-ce une préoccupation dans l’industrie de l’assurance? Elle y croit. Surtout dans un contexte inflationnaire, qui affecte toute la chaîne d’approvisionnement de l’industrie. Privilégier les fournisseurs canadiens ferait toute une différence. « Mais nous sommes encore obligés de nous approvisionner à 25% en produits chinois ou américains. Et la majorité des bannières de restauration après sinistre sont à propriété américaine. Tirez-en vos conclusions. »

Une question de perception

« Notre travail, dans le contexte actuel, est assez simple : on se doit d’atténuer la perception du marché par nos clients, soutient Nicolas Dame, président de ND Groupe financier, un cabinet en assurance de personnes et en gestion de patrimoine. La guerre commerciale crée un bruit médiatique, mais elle ne doit pas paralyser les investisseurs. Certains de mes clients me contactent en panique et veulent tout vendre. Je dois leur expliquer le fonctionnement des marchés, de ne pas bouger. Je me dois d’atténuer leurs peurs, car les portefeuilles vont bien dans les circonstances actuelles. »

Le conseiller en sécurité financière doit démontrer à ses clients qu’il peut les amener plus loin. Il considère que c’est son rôle fondamental. « Les plus âgés veulent être sécurisés, on ajuste les portefeuilles en conséquence, dit-il. D’autres cherchent des opportunités d’investir davantage. Surtout les plus jeunes, qui ont du temps devant eux. »

La crise tarifaire est-elle une occasion, compte tenu du contexte anxiogène, avec la géopolitique actuelle? Nicolas Dame livre un message nuancé. Car, quand le marché va mal, c’est le temps d’investir. Or, la Bourse affiche une performance exceptionnelle, malgré les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, ou l’inflation engendrée par les choix effectués par l’administration Trump, dont les tarifs.

« Comme je le disais récemment à un client : malgré les mauvaises nouvelles, Apple lance de nouveaux téléphones et les gens font la file pour les acheter, ose-t-il. Certains domaines de l’économie vont bien, d’autres, mal. Mais, en gestion de portefeuille, on revient toujours à la diversification pour amoindrir les risques. Dans le contexte actuel, ce message est plus pertinent que jamais. Et c’est mon rôle de le transmettre. »